— Quand ils sont morts, répondit-il. Mais pendant leur vie ?
Il s’exprimait lentement, en scandant toutes les syllabes, qui sonnaient séparément, comme s’il eût manœuvré je ne sais quelle machine à parler, — mais d’une façon très pure, presque sans accent. Je ne m’en étonnai pas. Voici déjà longtemps que Phuong était parmi nous ; son sort est romanesque : il fut condamné à mort dans son pays, par le gouvernement colonial, pour des écrits où il déplorait les injustes traitements subis par ses compatriotes, en termes si décents et réservés que s’ils eussent été publiés en France, et en français, leur auteur n’eût pas fait un jour de prison ; et quelques idéologues, dont je ne rougis pas d’avoir été, avaient fait commuer sa peine en internement perpétuel, puis en bannissement. Maintenant, il vivait à Paris, libre, impénétrable et dédaigneux.
— Pendant leur vie ? répétai-je.
— Oui, fit-il. Je les ai vus, vos savants, quand ils sont encore parmi vous, et je vous ai vus avec eux. Ce sont pour vous des hommes comme les autres. Quel respect leur montrez-vous ? Ils passent, et vous ignorez qu’ils existent ; ils n’ont pas d’uniforme ! et le respect, en France, ne va qu’à l’uniforme : vous êtes restés un peuple militaire : vous ne savez pas qu’ils sont vos « père-et-mère » !
Le retour bizarre, sous ce ciel, de cette expression d’Orient, me fit rire. Il continua :
— Pourquoi riez-vous ? Chez nous, un lettré, un savant, comme vous dites, on lui doit tout le respect qu’on accorde à ses propres parents, et davantage encore. Il est le représentant du Ciel et des ancêtres. Quand un instituteur, un pauvre instituteur de village, est conduit au tombeau, tous ses élèves doivent prendre deuil ; le meurtre d’un maître d’école est puni par nos lois des mêmes peines que le parricide. Et rien, pas même la captivité ou la mort, ne peut empêcher qu’on lui rende, vivant, l’hommage qui lui est dû… Si le Prince, il y a vingt-sept ans, avait pu avoir une minute de votre grossièreté et de votre ignorance, vous n’en auriez pu faire ce que vous avez fait de moi : un exilé.
— Le Prince ?
— Oui. Celui qui devrait être, — il baissa la voix, — celui qui devrait être notre Empereur, à Hué ; Ham-Nghi, celui qui a été notre Empereur, un an… Ah ! vous l’avez fait exprès, de lui laisser accumuler des fusils et ameuter des hommes contre vous, vous l’avez fait exprès, de le laisser vous attaquer dans la citadelle que vous lui aviez prise… C’était un enfant, il n’avait que seize ans, il ignorait ce que c’est que d’attendre, de plier, d’espérer sans ouvrir la bouche ! Mais vous en aviez peur, vous saviez que c’était lui encore qui tenait la terre des ancêtres, et non pas vous. Vous l’avez voulue, vous l’avez préparée, cette nuit où pourtant vous avez failli succomber, et puis vous avez écrit : « guet-apens ! » Pauvre enfant, pauvre enfant ! Mais vous ne l’aviez pas pris, lui ! Pendant que vos zouaves se battaient autour du Livre d’Or des Empereurs d’Annam, dont tous les feuillets étaient vraiment d’or pur, pendant qu’ils s’en partageaient les feuillets, il est parti avec ses éléphants de guerre, son trésor, l’épée de son aïeul Tu-Duc et les vêtements impériaux. C’était lui, l’Empereur, et non pas l’esclave que vous aviez mis à sa place ; c’est à lui que nous avons payé l’impôt durant les quatre années qui suivirent. Car nous sommes fidèles, et peu importait que vous vinssiez ensuite exiger cet impôt une seconde fois ; à vous, on se le laissait demander ; à lui, on l’offrait à genoux !
» Quatre ans, il est resté l’Empereur, dans sa forêt ! Ses éléphants étaient morts, ses soldats étaient morts, son trésor, ardents à sa poursuite, vous le lui aviez ravi. Il était seul, à cette heure, avec un unique soldat, Thiêp, un fils de prince, qui le servait comme un valet d’écurie et mettait pour lui son corps devant les balles, comme un héros ; tous deux vivaient, dans les bois, de racines sauvages… La nuit où, guidés par un lâche, vous êtes entrés dans leur case de feuilles, ils dormaient ; et lui, l’Empereur, avait à ses côtés le sabre de Tu-Duc, dont la poignée est d’or, Thiêp un sabre à poignée d’argent. Jamais ils ne quittaient leurs armes ! Et quand Thiêp vit les soldats, il dit seulement : « Fils du Ciel, c’est l’heure : il faut maintenant que je te tue ! » Car il n’était pas bon que l’Empereur fût touché par vos mains. Ham-Xghi ne répondit rien, mais il dénuda seulement son ventre, à la hauteur du nombril pour que son ami lui fendît les entrailles. Mais Thiêp n’en eut pas le temps : il tomba mort d’un coup de fusil. Alors l’Empereur dit à voix basse : « C’est la volonté du Ciel ! » Et il croisa les mains sur sa poitrine. Cependant, on l’entendit ajouter :
» — Esclaves, je ne suis pas celui que vous cherchez !