» Il portait un turban noir, tout rempli d’épines et de terre, si négligemment tourné qu’un mafou, un portefaix, aurait battu la congaïe coupable d’en avoir arrangé les plis, et une robe rouge tout déchirée, sans ornements, sans une lettre d’honneur ! Or, tant de fois, tant de fois, on avait cru capturer l’Empereur ! Tant de fois, ç’avait été un paysan qui s’était laissé prendre et massacrer, en disant, comme il venait de le faire : « Je ne suis pas l’Empereur, mais, puisque vous le croyez… » Un traître annamite osa lui crier :

»  — Montre tes mains !

» Il les montra. Ce rustre obtint obéissance !

»  — Seigneur, fit le traître en se retournant vers les soldats, il n’y a que les descendants de Tu-Duc pour avoir ces mains. Voyez comme elles sont belles et faites pour tenir le pinceau du commandement. Et ce sabre est celui de Tu-Duc !

» Mais lui, dédaigneux, haussa les épaules. On fouilla la case, on creusa le sol, tout autour, on déterra quatre grandes caisses teintes de pourpre, qui portaient les caractères sacrés de la famille impériale, on en tira les vêtements impériaux, la soie jaune que seuls les Fils du Ciel ont le droit de porter ; et tous se prosternèrent devant ces choses augustes. L’Empereur les salua lui-même, pieusement, et dit :

»  — Pensez que j’étais leur gardien, si vous voulez !

» Alors on l’emmena, et, sur les longues routes, chaque jour, on lui apportait des lettres de son frère : « Ceci n’est pas pour moi, disait-il, je ne suis pas l’Empereur. Celui qui signe cette lettre dit qu’il est Empereur. Donc, ce n’est pas moi ! » Cependant, tous les mandarins venaient au-devant de lui pour lui rendre leurs hommages. Mais il détournait les yeux sans les regarder, et, comprenant son abnégation, ces sujets vertueux disaient : « Sans doute, nous nous sommes trompés, ce n’est pas lui ! »

» Il y eut aussi Binh, un vieux capitaine, qui avait porté le sabre devant son père et devant lui. C’était un serviteur fidèle, mais à l’esprit pesant. Il ne comprit pas et s’agenouilla sur son passage. Alors, un des vôtres dit à l’Empereur :

»  — Voilà un vieux soldat qui attend sur les genoux que vous lui adressiez la parole. N’aurez-vous pas un mot pour lui ?

» L’Empereur passa, sans bouger un cil, et Binh, parce qu’il venait de désobéir à un devoir qu’il n’avait pas compris, s’en fut, en pleurant, dans sa demeure, prendre l’opium mêlé de vinaigre qui fait mourir.