« C’est ainsi que nous vénérons nos maîtres », ajouta Phuong, redevenu très froid.
Et, allument une cigarette :
« Nous n’attendons pas qu’ils soient morts ! Au reste, c’est vous qui êtes nos maîtres à présent ! »
Et il courba les épaules devant moi, cérémonieux.
LE SAC
C’était, deux ans avant la Grande Guerre, le moment où les journaux de Teutonie nous cherchaient des querelles de Boches, à propos de la Légion Étrangère : un prétexte à nous sauter dessus un jour : nous le vîmes bien plus tard.
Mon ami le journaliste m’avait supplié de le présenter à Barnavaux, qu’il voulait interviewer sur la légion. « C’est, disait-il, un homme qui doit savoir. Il a vécu à côté des légionnaires, il les a vus de près, au feu et à l’étape. Et, d’autre part, il est de la concurrence : d’eux à lui, rivalité. Si la vie est plus dure aux régiments étrangers qu’aux marsouins, il ne le cachera pas. »
On se rencontra au bar de la Colombe, qui est rue Montmartre, pas bien loin de la caserne de la Nouvelle-France, où Barnavaux coulait des jours paisibles. C’est un endroit tout à fait agréable, fréquenté par la meilleure société : quelques pauvres diables venus du quartier des Halles, où ils ont des fois gagné quatre ou cinq sous à décharger ou à garder les voitures des maraîchers ; humble plèbe, que les porteurs de journaux écrasent de leur nombre et de leur supériorité sociale. Ceux-ci traînent d’ordinaire avec eux leurs bicyclettes, vieux clous rouillés et qui portent bien d’autres honorables marques d’un pénible et long service. Leurs propriétaires ne manquent pas de les immobiliser par une bonne chaîne cadenassée, qui fixe la roue d’arrière contre une des barres verticales du cadre ; la confiance règne !
Mon ami le journaliste tira de sa poche une très belle image publiée en Allemagne et particulièrement attendrissante. On y voyait un légionnaire amarré par les pieds et les poings à deux palmiers, dont les feuilles ressemblaient à des plumes d’autruche : les plus laides, celles qui sont si maigres et se tiennent toutes droites, et qu’on met sur les chapeaux de femme. Ce légionnaire est tout nu. Une bande de loups, sans doute attirés par l’odeur de sa chair, se préparent à le dévorer. A l’arrière-plan, des tortionnaires, qui portent l’uniforme français, contemplent ce spectacle avec satisfaction.
— C’est très intéressant, fit Barnavaux, très intéressant ! Vous devriez aller au rapport au Jardin des Plantes… parce que des loups, en Algérie, voyez-vous, on n’a pas encore entendu parler de ça. C’est une découverte d’histoire naturelle.