— Mais, fit le journaliste, ce n’est pas la question. Il s’agit de savoir si les légionnaires sont maltraités. Cette gravure est stupide, j’en conviens ; et pourtant les engagés à la légion peuvent être molestés, rossés, affamés. Voilà le point.
Alors m’apparut un Barnavaux ignoré jusqu’à ce jour, un Barnavaux poliment discret, un Barnavaux qui parlait à côté, beaucoup, pour ne rien dire ; un Barnavaux diplomate. Un second vin blanc-citron ne le fit pas sortir de sa réserve. Le journaliste n’en put tirer un mot et partit très vexé.
J’estimais que mon vieux compagnon n’avait pas été gentil. Je lui en fis l’aveu sans détours. Il regarda longtemps, sans répondre, le parement de sa manche. C’était l’heure où la seconde édition des journaux du soir « sortait ». Une odeur d’absinthe agaçait les narines. Les porteurs de Presse ou d’Intran buvaient le fond de leur mominette, s’essuyaient la bouche d’un revers de main, décadenassaient leurs machines, sautaient dessus en voltige, et puis filaient comme de grosses mouches parmi les autobus, les taxis-autos et les camions. Enfin, Barnavaux cria :
— Est-ce que je puis dire ça ici, à Paris, devant un Parisien, un homme qui n’est jamais sorti de chez lui, qui ne peut pas comprendre ? Et quand même il comprendrait ! Il faudrait qu’il fasse comme s’il n’avait pas compris ! C’est son métier. Dans les journaux, il faut dire tout l’un ou tout l’autre : les légionnaires, on leur donne des entremets et du champagne, on leur parle comme aux demoiselles ; ou bien, la légion, c’est un enfer. Pas de milieu, le public n’aime pas ça. Comment voulez-vous que j’explique, ce qui s’appelle expliquer : y a le pays, qui n’est pas la France ; y a les hommes ; y a les légionnaires, qui ne sont pas comme tout le monde et qui ne pensent pas comme vous ; y a l’appréciation de la faute militaire. Savez-vous ce que c’est que la faute militaire, vous ; connaissez-vous le code militaire ? Oui, peut-être ; c’est résumé sur les livrets : « Mort ! Mort ! Mort ! » Ça revient toutes le trois lignes.
— Mais ça n’a aucun rapport…
— Si. C’est toute la question. Écoutez. Vous connaissez Ambatouvinake ?
— Ambatovinaky, fis-je, prononçant les lettres à la manière européenne. Ce village tout près de Tananarive ?
— Oui. C’est là qu’on avait mis une compagnie du 1er étranger, pendant l’insurrection.
» Vous y étiez, à Madagascar, vous, à l’époque : c’est là que je vous ai rencontré pour la première fois, dans le Bouéni. Sale moment, cette insurrection : une mauvaise petite guerre de rien du tout, des Fahavales qui fichaient le feu tout autour de Tananarive, raflaient les bœufs, défonçaient les silos à riz, et s’en allaient sans vous attendre : des civils qui embêtaient les militaires, des militaires qui embêtaient les civils, des types qui arrivaient de l’École de guerre avec des théories sur la stratégie, l’emploi du canon de montagne et les grandes colonnes convergentes : trois kilomètres à l’heure en bon terrain, le canon de montagne, à Madagascar ; et les Fahavales faisaient, sans se fatiguer, leurs cent kilomètres par jour. Attrapez-les ! On nous a crevés pour rien sur les routes — c’est une manière de parler, il n’y avait pas de routes — pendant plus d’un an. C’est mauvais pour le moral du soldat. Moi, j’en avais assez. Je suis entré à l’hôpital pour accès paludéen et anémie. Discipline paternelle, permissions fréquentes. C’est comme ça que j’ai vu ce que je vais vous dire, un matin, à Ambatouvinake.
» On venait d’aligner une compagnie de légionnaires : marche militaire, exercice de service en campagne, entraînement régulier. Je la vois encore, cette compagnie ; en restait-il cinquante, soixante hommes ? C’était bien le bout du monde. Les autres ? Allez les demander aux boues des Ambouhimènes, aux crocodiles de la Betsibouke. Et ceux qui avaient tenu le coup n’étaient pas encore remplumés. Ah ! leurs joues creuses, leurs fronts jaunes, leurs oreilles pâles, et leurs yeux ! On ne peut pas oublier ces yeux-là. Les yeux de l’homme qui boit dans la maladie comme dans la santé, de fièvre et d’alcool, avec le noir élargi, écarquillé au milieu du blanc ; des yeux de bataille, de misère, de résignation, de folie. Mais tous propres comme des sous neufs. Pas seulement les armes, pas seulement les uniformes brossés, nettoyés, astiqués comme pour une revue. Non, leur viande aussi, leur viande sèche et toute écaillée de vieux briscards, lavée, frottée, grattée, depuis la tête jusqu’aux doigts de pieds, c’était sûr. Parce que c’est leur fierté, d’être débarbouillés des pieds aux cheveux, mieux que n’importe quel autre soldat sur la terre. C’est la gloriole, la marotte dans la légion ; et quand, par hasard, ils nous rencontrent sur la route, nous, les marsouins, ils font le geste de se boucher la respiration, comme si nous sentions mauvais. Marsouins et légionnaires, c’est rare qu’on les place du même côté dans les campements : ils ne s’entendent pas.