—Rapport à la loi! dit M. Barbier-Dacquin, froissé. Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans, la loi?
—Oui, dit-elle. Depuis qu’il y a la loi, qu’il ne faut pas travailler le dimanche, on travaille tout de même. Seulement, on travaille tout fermé.
—Tout fermé? dit le député, sans comprendre.
—Oui. On ne laisse plus ouvert sur la rue, quoi, à cause des inspecteurs. On ferme tout, tout! Et avec les repassages, le poêle, la mécanique, la lessive, c’est l’enfer... Ah! je ne peux plus, je ne peux plus! J’ai tombé malade...
Le député pâlit un peu. Ce fut dans son crâne comme si les monuments idéaux qu’il y avait construits s’effondraient d’un seul coup: il venait de comprendre combien il est difficile de faire du bien au peuple.
LE RAT
Il y a des gens qui disent que les alcooliques n’ont jamais faim. C’est vrai quand ils sont vieux. Mais quand on est jeune, qu’on n’a pas encore ses vingt ans, comme Patsy O’Neill, qui, à cette heure, traînait ses jambes au delà de Whitechapel, dans Commercial Road, ce n’est pas la même chose. A cet âge, ne manger durant des semaines que des tartines au beurre rance, accompagnées de mauvais thé, tout noir à force d’avoir décanté son tannin; y ajouter, quand on peut, une saucisse faite de mie de pain, mouillée de sang d’âne ou de cheval, ça remplit suffisamment l’estomac: on se croit nourri, on à l’habitude. Et alors, si des fois la veine vous tombe d’être embauché aux docks pour charger du charbon sur un navire, et qu’on touche des cinq ou six shillings par jour, on ne change pas son régime. Seulement on y ajoute de la bière et du whisky. Ça donne la force qu’il faut, on tient le coup, et, par-dessus le marché, on est gai, on rigole, tant que ça dure! A ce métier-là, on n’a pas encore toute sa barbe qu’on a déjà l’air d’un petit vieux, ou plutôt d’un Chinois, si vous voulez, avec les yeux drôlement rapetissés, tirés vers les tempes, et les os des joues qui vous sortent de la peau. On devient susceptible, on a des nerfs comme des cordes à violon; cependant, les muscles poussent sur les bras et dans le dos. Bonne machine humaine! On la fait travailler en y mettant n’importe quoi!
Mais quand le travail vient à manquer, qu’on n’a même plus le shilling nécessaire pour dormir en chambrée, boire le thé à un demi-penny la tasse, manger les tartines au beurre rance ou la saucisse à la mie de pain trempée de sang d’âne ou de cheval, et qu’on trouve encore tout de même, en roulant les docks, un pal (je veux dire en français, un copain, un poteau), qui vous paye un verre par-ci par-là,—avez-vous remarqué qu’on vous offre parfois à boire, jamais à manger? S’offrir à manger, ça n’est pas poli entre pauvres bougres,—alors on sent sa faim mécaniquement parce que l’estomac est vide, et on devient furieux. Il y avait trente-six heures que Patsy, qui avait passé la nuit sur un banc, les pieds entortillés dans de vieux journaux pour avoir moins froid, n’avait rien mangé, et il avait bu quelques verres. Il avait envie de mordre et de griffer, il se sentait comme un chat dans un tonneau, enragé, quoi!