La nuit tombée, il redescendit Commercial Road. Tout le long de la chaussée, les petites charrettes, pleines de victuailles, s’annonçaient par un éclairage de becs au naphte, sans globe ni verre d’aucune sorte, semblables à des torches ou des lampes à souder devenues folles, illumination sauvage et magique. Il y avait des bananes, il y avait des gâteaux à la graisse, et surtout l’odeur des plaices frites—quatre sous une plie tout entière, roulée dans la farine et bouillante—poursuivait ses narines. C’est une chose étrange, mais l’idée de voler, soit de la nourriture, soit n’importe quelle chose qui se pût échanger contre de la nourriture, ne monta pas un instant au cerveau de Patsy O’Neill. Non qu’il y eût de sa part moralité raisonnée, mais il était comme les chiens de Constantinople, qui crèvent de faim devant l’étal d’un boucher sans rien y prendre: crever de faim, c’est lent, et ils gardent l’espoir de trouver un os par terre; tandis que s’ils essayaient de happer un morceau, cent hommes les assommeraient, ce serait la mort immédiate. Tel est le point de départ de leur vertu; les vieux dressent les petits par leur exemple, et aujourd’hui la race ne raisonne plus, elle ne sait rien, sinon que ça ne se fait pas. Le point de départ de la vertu de Patsy était le même. Et songez que pourtant il était enragé! C’est bien à ça qu’on peut juger la force sainte des prohibitions sociales, surtout en Angleterre, où les humains, qui sont durs, ont fait les lois à leur image.

Et plus Patsy, rongé de faim, accumulativement ivre, se sentait faible sur ses jambes, plus il agitait dans sa tête une inutile férocité, quelque chose comme de la voracité cérébrale. Vers Larch-Lane, une petite rue presque noire, car, en contraste avec les arcs électriques tout flamboyants de Commercial Road, son unique bec de gaz n’a l’air que d’un vers luisant, il aperçut des gens qui se pressaient. Dans Larch-Lane s’ouvre le bar du Red Lion, où parfois, avec la complicité de la police, sans doute, il y a des matches de boxe. Ça serait toujours une distraction de voir assommer quelqu’un: Patsy entra au Red Lion.

Il fut très surpris de n’y pas trouver ce qu’il y comptait voir. Nulle aire de lutte délimitée par des cordes, pas de seconds avec l’éponge et la bouteille d’eau, pas d’arbitre en redingote et chapeau haut de forme. Dans le salon d’arrière on s’entassait autour d’une très ordinaire table de café, qu’une boîte en bois, dont le couvercle était fait d’un grillage, occupait tout entière. Cette boîte rectangulaire, longue de cinquante centimètres environ, sur moins de la moitié en hauteur, portait sur l’un de ses petits côtés un trou rond, large comme une tête d’homme, en ce moment fermée par une porte en fil de fer. La paroi qui faisait face à ce trou était entièrement grillé. A l’intérieur un rat, un de ces gros rats bruns de Norvège, si abondants sur les navires, tournait sans arrêter.

Le patron dit:

—Voilà le jeu: faut tuer l’rat avec les dents en passant la tête par le trou d’homme. On a le droit d’avancer la tête tant qu’on peut, on ne doit pas la ressortir plus loin que les oreilles. Le rat peut faire comme il veut. Mais s’il se r’tire à l’aut’ bout, et ne veut plus rien savoir, ceux qui ont parié pour lui ont l’ droit de l’ pousser avec ces lardoires, à condition de n’ pas attraper la figure de l’homme. Si on l’ pique, l’homme, le rat est disqualifié, il a perdu. A part ça, faut qu’l’homme bouffe le rat ou qu’il s’avoue vaincu. Qui c’est qui marche?

Well, demanda Patsy brusquement, quels sont les stakes? Quel est l’enjeu?

—Y a une demi-couronne si tu bouffes le rat. Rien du tout, si tu lâches. Les amateurs peuvent parier. C’est-y qu’ tu marches?

Une demi-couronne, ça fait deux shillings et demi. De quoi manger deux jours.

—J’y vas! dit Patsy.

Il ôta sa vieille jaquette, achetée chez un fripier du marché juif, et la plia comme un objet de luxe. Cependant il eut honte, parce qu’il vit, comme s’il ne l’avait jamais regardée auparavant, qu’elle était toute verdie dans le dos. Mais quand on ouvrit le trou il passa bravement la tête.