Ils vécurent ainsi des mois et des mois, et chacun cachait à l’autre une crainte qui grandissait. Hermot n’avait pas voulu consulter le médecin du ménage. «Il dirait tout à ma femme, songeait-il; ou bien il ferait des expériences qui lui révéleraient cette angoisse.» Mais il alla interroger un spécialiste. «Il faudrait que je voie votre fils», lui dit celui-ci. Cela était impossible. «Alors, continua le spécialiste, il faut attendre. C’est peut-être un retard de développement. Ou le contraire: il y a des enfants qui ne prononcent leur premier mot qu’à quinze ou seize mois justement parce qu’ils sont très intelligents. Ils sont distraits parce qu’ils emmagasinent des sensations. Espérez.»

Mais à mesure que le temps coulait, Hermot sentit qu’il n’avait plus rien à espérer. Sourd-muet! C’était un sourd-muet qu’il avait engendré. Il se l’imaginait vivant toute une vie affreuse dans un silence mortel, séparé des humains; et les sons, la musique, les paroles devinrent à ce père une douleur. «Il ne connaîtra pas ça, pensait-il; il n’entendra jamais ce que j’entends, il ne m’entendra jamais. Et j’avais tant de choses à lui dire, tant de choses!»

Puis il réfléchissait que sa femme ne savait pas encore leur malheur, et il ne lui parlait, avec gaîté, que de choses indifférentes. Madame Hermot l’imitait. Elle mettait, à dissimuler sa douleur, un acharnement plus farouche encore. Elle avait consulté leur médecin habituel; elle avait été voir, elle aussi, un spécialiste. Non, il n’y avait plus d’espoir, on le lui avait dit, il n’y avait rien à faire. Son enfant était muré dans le silence, pour jamais. Ah! si elle avait pu parler, soulager sa peine! Mais pourquoi enlever à son mari les quelques mois de tranquillité, de bonheur qui lui restaient? Hermot ne voyait l’enfant que de rares minutes chaque jour, il ne pouvait avoir deviné, toutes ses paroles montraient assez qu’il ne se doutait de rien. Parfois, regardant Marcel, il disait:

—Quels yeux, quels admirables yeux!

Ils étaient pareils, en effet, à des fleurs extraordinaires et sombres, croissant dans un abîme où nul n’oserait aller les cueillir. C’est que déjà les autres sens se développaient pour se substituer à celui qui ferait toujours défaut. L’enfant était aussi très adroit de ses mains, d’une singulière intelligence tactile...

L’existence du mari et de la femme devint atroce. Dans le dévouement sublime qu’ils mettaient l’un et l’autre à garder ce secret, ils ne retrouvaient plus leur amour, ils se sentaient tristes et lointains. C’était leur affection même qui sombrait dans leur effort, et aucun pourtant ne se décidait à parler.

Ce fut vers cette époque qu’on acheva, sur le boulevard presque suburbain qu’ils habitaient, les travaux du Métropolitain. La chaussée était devenue sonore et vibrante comme une caisse à violon; un jour les trains électriques commencèrent à courir sous terre. Les objets se mirent alors à danser étrangement, les meubles tremblaient. Parfois, sans qu’on sût comment et qu’on y touchât, un verre se brisait. Un jour qu’ils étaient dans la salle à manger, à la fin d’un repas mélancolique et muet, Hermot distingua au plafond un bruit qui lui fit lever les yeux. C’était le tenon de la suspension qui descendait, descendait d’un mouvement de plus en plus rapide, au milieu d’une fine poussière de plâtre. Il eut à peine le temps de crier à sa femme:

—Prends garde, la suspension! La suspension qui va tomber!

Tous deux, repoussant leur chaise, s’étaient reculés vers le mur. Marcel était assis sur une chaise très haute, près de la fenêtre, hors de danger. Le lourd lampadaire de cuivre s’abîma sur la table, écrasant les faïences, broyant jusqu’au bois, le perçant pour tomber sur le plancher; et une explosion n’eût pas retenti davantage dans cette pièce étroite. Mais Marcel n’avait même pas fait un geste. Ses regards étaient demeurés tournés vers la fenêtre, d’où l’on apercevait un pan de ciel et des oiseaux.

—Il n’a pas eu peur! dit madame Hermot.