—Eh bien, dit Suzanne, ce n’est pas neuf. Il y en a vingt par jour, des annonces de somnambule. Et les somnambules, on a beau dire, il y a des jours, des jours...
—Oui, dit Bervil, j’entends. Toutes les femmes ont besoin du miracle. Elles vont de la grotte de Lourdes à l’antre des pythonisses qui vaticinent pour cent sous. Mais s’il fut jamais une de ces pythonisses pour démontrer que, de nos jours, la prophétie est un métier comme celui de mercière ou de marchande à la toilette, c’est bien Élise Dorpat. Darthez l’a connue, et c’est pour ça que la nouvelle doit l’amuser autant que moi. Elle était modèle, il y a quinze ans, cette Élise, elle posait l’ensemble, à dix francs la séance, dans les ateliers: une fausse maigre, fine, mince, blême, avec un air de rêverie mystique. Je ne sais quel étudiant en médecine, sans doute, s’avisa de découvrir en elle un «sujet» et en fit un médium. Je dois avouer qu’elle avait le physique de l’emploi. C’est quelque chose, et je présume que sa nouvelle industrie lui donna des bénéfices, car lorsque au bout de quelques années elle épousa un brave employé de l’octroi parisien, on prétendit qu’il ne l’avait pas prise tout à fait pour ses beaux yeux.
»Jusqu’ici, rien que de banal. Mais voilà que, l’autre jour, je la rencontre sur le boulevard Raspail, son ancien quartier, en grand deuil, vieillie, fripée, déformée, un filet de ménagère au bras. Je la salue, elle me rend mon salut, vient à moi, me prend la main mélancoliquement.
»—Hélas! dit-elle, j’ai perdu mon pauvre mari. Que faire? Et je m’ennuie tant! Je crois que je vais reprendre le sommeil.
»Entendez-vous? Elle parlait du don de seconde vue, du mystère, des voiles de l’avenir, comme un épicier retiré qui dirait: «Je vais reprendre le commerce.» Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose de changé depuis le chêne de Dodone, les prêtresses de Delphes et la sybille de Cumes?
—Je ne sais pas, dit Darthez d’une voix lente. C’est plus compliqué que vous ne croyez, Bervil, c’est plus compliqué!
Ses doigts palpaient l’air comme pour modeler des formes. Habitué à traduire sa pensée par des lignes et non par des mots, ses mains étaient devenues plus adroites que son langage.
—Vous croyez à la veuve de M. Dorpat, commis principal d’octroi, somnambule extra-lucide! s’écria Bervil.
—Ce n’est pas, comme vous l’avez dit, un carabin qui a lancé la petite Élise dans sa nouvelle carrière, continua le vieux sculpteur, c’est moi. Et je puis vous assurer que je n’oublierai jamais dans quelles circonstances.
»Vous n’avez pas connu Élise il y a vingt ans. Une figure délicieuse et supra-terrestre qui semblait descendre des nues. Elle avait des yeux inoubliables, un peu effrayants, extraordinairement clairs; clairs et vides, tant qu’on n’y versait pas une pensée. Mais voilà justement pourquoi c’était un modèle incomparable. On n’avait qu’à lui dire: «Élise voilà ce que c’était qu’Ophélie, Penthésilée, Imogène.» Et c’était Penthésilée, Imogène, Ophélie, que vous aviez devant vous; non pas telles qu’elles furent pour le premier qui les créa, mais telles qu’on les imaginait soi-même. Elle lisait votre pensée, elle devenait votre pensée vivante, incarnée. Et si l’on cessait de songer à la chose qu’on voulait faire, elle perdait la pose, ce n’était plus rien, tout de suite, que l’effigie toute pâle d’une jolie petite fille morte. C’était étrange, je vous dis, très étrange.