»En ce temps-là, je rêvais d’un groupe qui devait s’appeler Immortalité: une femme soulevant la tête d’une enfant, et la regardant avec un air tout à la fois de doute déchirant et d’espoir passionné... parce qu’on ne sait pas, qu’on ne saura jamais ce qui se passe après l’arrêt définitif des mouvements chez les êtres; mais on voudrait tant qu’il y ait quelque chose qui survive d’eux, quand on les a aimés! La maquette achevée, il se trouva que mon atelier n’était pas assez haut pour la masse de glaise que je voulais élever et que la terre y séchait trop vite. J’en louai un autre, dans une partie de l’impasse Boissonnade, qui a été détruite depuis. Je n’étais pas riche, alors, et cette pièce assez vaste, froide et grise, n’avait rien de somptueux. C’était une ancienne écurie que le propriétaire,—jugeant sans doute qu’un artiste, même pauvre, paierait malgré tout plus qu’un cheval,—avait transformée en ouvrant une baie vitrée au-dessus de la porte. En face, une espèce de galerie, ou plutôt une soupente, servait de chambre à coucher. Le sculpteur qui l’avait habitée avant moi, un Américain, paraît-il, n’y avait rien laissé qu’un énorme bloc de plâtre, carré, adhérent au sol par son poids et les qualités mêmes de cette matière. Sans doute, il avait dû en faire un socle pour un de ses essais, et je lui donnai dans mon esprit la même destination. En attendant, je le recouvris d’un lambeau d’étoffe et m’en servis comme de support pour une lampe à réflecteur, assez puissante, dont je me servais quand la fantaisie me prenait de dessiner le soir. Mon mobilier, à cette époque, tenait dans une voiture à bras. Le lit même, une espèce de divan assez large, fut bientôt hissé dans la galerie, qu’il remplissait tout entière. Puis je fis venir de la glaise et me mis au travail avec ces alternatives de joie sans borne et de découragement que connaissent tous ceux qui ne sont pas de purs instinctifs.
»Je ne pensais qu’à mon œuvre. J’entendais la question, pleine de cris et de larmes, que se posait la mère devant ce corps frêle, à jamais froid, déjà diminué; je portais en moi la forme rigide et désolante de la petite morte. J’avais décidé tout de suite qu’Élise me poserait ce cadavre puéril et douloureux. Qui donc plus qu’elle portait sur son visage cette expression de vide hagard et inquiétant? Mais, avant même que je me fusse mis à plaquer les blocs de terre grise sur le bâti de bois qui les attendait, je fus envahi par un sentiment qui m’avait été inconnu jusque-là. Jusque-là? Non. Je l’avais éprouvé dans mon enfance, comme vous, sans doute, comme tous les fils et toutes les filles des hommes: la peur sans cause qui vous prend dans une chambre noire, la peur qui vous fait appeler maman, la bonne, n’importe qui, pour qu’on apporte une lumière, parce qu’on deviendrait fou, à force de trembler et de pleurer, s’il n’y avait pas de lumière! Et quand on vous dit: «Tu n’es qu’un poltron, il n’y a personne, il n’y avait rien!» c’est seulement par fausse honte qu’on n’ose pas répondre: «Il y avait quelque chose! J’en suis sûr, je l’ai senti.» Si l’enfant avait déjà la connaissance des mots abstraits, il dirait: «C’était une Présence, un être invisible, mais qui flotte, qui plane, qui existe.» Eh bien, et surtout précisément aux heures obscures, dans cet atelier, dès les premiers jours, je sentis une Présence! J’avais peur comme les enfants, sans savoir pourquoi, peur atrocement. Une angoisse me prenait à la gorge dès que j’entrais dans cette pièce nue, banale, froide, où il n’y avait rien que des moulages apportés par moi-même, des linges humides et l’ébauche de mon groupe, ce que, dans notre argot d’atelier, nous appelons un «boulot». Et puis si, au crépuscule, je n’allumais pas ma lampe tout de suite, c’était une sensation affreuse que je vais essayer de vous faire comprendre. J’ai visité, sur les confins du Siam, le temple sublime d’Angkor, miracle de beauté qu’une forêt vierge tient enseveli depuis mille ans. Dans la plupart des immenses galeries, aux ouvertures obstruées par les éboulis et les lianes, la nuit est presque absolue et perpétuelle; et si on entre brusquement, voilà que, sans bruit, sans aucun bruit, on se sent enveloppé, baigné, noyé dans un grouillement larvaire, un tourbillon silencieux qui vous étreint depuis les pieds jusqu’aux cheveux. Mais la cause d’une si grande épouvante est risible: des milliers de chauves-souris que l’invasion a troublées et qui, en s’envolant, effleurent vos mains, vos joues, tous vos membres. C’est ça que je ressentais dans mon atelier! Seulement, il n’y avait pas de chauves-souris. Il n’y avait... il n’y avait que la Présence, la Présence avec ses invisibles ailes, sa viscosité, son horreur indicible. Comment moi, qui ne suis qu’un sculpteur, pourrais-je mieux m’expliquer? Le plus grand poète ne trouverait pas de mots; il n’y en a pas.
»Je pris l’habitude, aussitôt que je voyais baisser le jour, de fuir mon atelier, d’errer par les rues. Je ne rentrais que tard, le plus tard possible. Parfois, je ne rentrais pas du tout. Allez, les hommes, je vous le répète, restent toujours des enfants: quand ils sont malheureux, souffrants ou terrifiés, ils ont encore bien plus besoin des bras d’une femme qu’aux jours où ils se sentent forts et sans crainte. Mais quand par hasard il me fallait rester chez moi, toujours cette impression d’ailes invisibles, cette angoisse à la gorge, et la lampe! Je ne vous ai pas encore dit: la lumière de la lampe dansait comme si vraiment des ailes avaient passé dessus; et toutes les nuits, vers une heure, un souffle froid, venu je ne sais d’où, l’éteignait net, net, net! Vous vous rappelez les paroles de la Bible: «Les poils de ma chair se sont hérissés.» J’avais, à ce moment, la peau comme une râpe et un goût dans la bouche... la peur donne un goût amer, dans la bouche. Il y a beaucoup de gens qui l’ignorent: moi, je le sais, je vous assure.
»Sans ce dernier phénomène, évident et brutal, je me serais persuadé, je crois, que seul le caractère funèbre de l’œuvre que j’avais commencée avait mis mon cerveau et mes nerfs en désordre; je fus quelques jours sans y travailler. Mais l’oisiveté m’était encore plus pénible que l’effort; elle me laissait livré tout entier à cette abominable hantise. Un matin, ayant résolu de reprendre ma besogne, j’envoyai un mot à Élise pour qu’elle vînt poser dans l’après-midi. Au moins, il y aurait un être humain près de moi, je ne serais pas seul.
»Je la vois encore, enveloppée dans une grande mante en laine des Pyrénées,—nous étions en plein hiver,—modeste vêtement de fille pauvre qui ne laissait voir de toute sa personne que son beau visage infiniment pâle et ses yeux de lac gelé. Je parlais avec volubilité pour m’étourdir:
»—Voilà, dis-je, la pose n’est pas fatigante. Tu n’as qu’à t’étendre là, aussi raide, aussi droite que tu pourras. Tu es une petite fille morte, comprends-tu? Ce n’est pas difficile n’est-ce pas?
»Elle eut un léger frisson après lequel son visage et ses yeux se glacèrent encore davantage.
»—Mais il y a déjà une morte, ici, dit-elle, il y a une morte!
»Je criai:
»—Comment le sais-tu?