»Elle s’arrêta, glacée de nouveau, toute raide.

»J’avais pris un marteau, comme l’autre, celui dont elle venait de parler! A grands coups, je tapai sur le bloc de plâtre. Par morceaux, tout blancs d’abord, puis noircis, puis pourris, puis... mais il y a des choses qu’il ne faut pas dire: c’est trop hideux! par morceaux, le bloc s’en allait. Puis ces morceaux montrèrent des formes en creux: un moule, un effroyable moule! La morte était là, accroupie, ramassée sur elle-même comme un enfant qui n’est pas encore né.»

«C’est comme ça qu’Élise Dorpat s’est découvert le don de seconde vue, ajouta Darthez après un silence.

—Mais alors, dit Suzanne Demeure, elle... l’a encore aujourd’hui, comme ce jour-là?

—Ça, je n’en sais rien, fit Darthez.

Et, repris par le doute poignant qui le torturera jusqu’à la fin de ses jours, il cria:

—Est-ce qu’on peut jamais savoir? Est-ce qu’un homme est sûr d’avoir du génie toute sa vie, hein! toute sa vie? Eh bien! alors?...

POUSSIÈRES

—Les jolies fleurs! dit le professeur Laroque de ce ton plein, grave, amoureux, qu’il avait à certains moments de sa vie, «sans cause», disaient ceux qui ne comprenaient pas. Car il y avait une cause: la joie qu’il éprouvait de sentir la vigueur de sa pensée, sans user encore de cette vigueur. Il y a une volupté à se savoir intellectuellement riche, et à ne pas encore dépenser.

Avant d’aller à son laboratoire, il déjeunait tous les matins à l’anglaise, dès neuf heures, d’un œuf et d’une côtelette qu’il arrosait de quelques tasses de thé très noir. Il s’avouait que ce moment, où il ne travaillait pas, était le meilleur de sa journée. Son cerveau lui paraissait si fort et si vif! Il ne voyait pas les obstacles: d’un bond, il franchissait d’immenses espaces intellectuels, touchait le but, considérait comme réalisés les objets de ses travaux, découvrait d’autres espaces à explorer, et se disait: «Quel bonheur! Il n’y a d’éternel que la possibilité de toujours découvrir.»