Une paresse précieuse, qu’il cultivait comme un Hollandais ses tulipes, le soin de sa santé, dont il faisait grand cas, l’éloignaient d’autre part des plaisirs dispendieux. Même il était économe, bien qu’il ne fût point généreux : son jugement, son bon sens, eussent souffert de donner beaucoup d’argent à des personnes qui, après tout, ne valent jamais que quelques minutes de conversation. Il professait pour la sagesse de ses ascendants une déférence d’autant plus respectueuse qu’il n’avait jamais connu ceux-ci que par leur côté le plus incontestablement agréable : les biens terrestres dont il jouissait si paisiblement, à l’abri de lois tutélaires. Et comment eux-mêmes les avaient-ils acquis ? Sans rien faire, par une série d’établissements avantageux, de mariages prudents. A une époque où l’on ne parle que de traditions, Jean-Claude gardait, d’instinct, la véritable tradition française : se marier comme ses pères, d’une façon aussi bienfaisante à ses propres intérêts ; avoir comme eux peu d’enfants, un seul autant que possible, tel était l’enseignement transmis, le devoir qui lui incombait. Il lui paraissait facile et plaisant.
Toutefois, il s’aperçut bientôt qu’il y a quelque chose de changé dans les mœurs contemporaines. Ayant coutume de parler peu, de laisser parler les autres avant de tenter des démarches qui l’eussent pu compromettre, il fit une observation qui lui donna fort à réfléchir : par imitation sans doute, pour obéir à un nouveau, mais toujours aveugle préjugé, les familles exigent, avant de céder leur fille à un jeune homme, que celui-ci « fasse quelque chose », à moins qu’il ne possède un titre nobiliaire ; car alors il y a des grâces d’état. Jean-Claude ne possédait point de titres nobiliaires. Il était, d’autre part, bien trop prudent pour déplacer ses fonds et les enfouir dans des entreprises industrielles aventurées, où on lui eût accordé une part d’influence illusoire. Le problème lui parut si épineux qu’il abandonna de le résoudre. Ainsi que j’espère l’avoir fait comprendre, il n’aimait point imposer à son intelligence des efforts trop violents. Mais le hasard le servit.
Un jour qu’il entrait à l’Odéon par la porte de derrière, afin de retirer au secrétariat un billet pour deux fauteuils qu’il ne paierait point, un ancien camarade de collège le croisa dans le corridor obscur et le reconnut malgré l’ombre pesante.
— Toi aussi, dit-il à Jean-Claude, toi aussi !
— Oui, répondit Jean-Claude faiblement.
Il aimait bien ne point payer sa place au théâtre. Il se souciait moins qu’on le sût.
— Ah ! mon ami ! Et toi qui n’as pas besoin de ça ! Que vas-tu faire dans cette galère : le métier est fichu. Monte comme moi prendre des nouvelles de ton manuscrit, tu vas voir ce qu’on va te répondre !
Jean-Claude ne comprenait pas encore. L’ami ajouta :
— Combien d’actes, ta pièce ?
— Cinq ! répondit Jean-Claude au hasard, et à cause qu’il se souvenait confusément qu’au collège les tragédies ont cinq actes.