Il était fort intelligent et ses manières trahissaient l’homme de sport. En politique, je crus m’apercevoir qu’il était indifférent. En philosophie, il était réactionnaire. Je veux dire qu’il manifestait pour la science et pour tout ce qu’on nomme progrès une horreur profonde et comme une rancune personnelle.

— Toutes ces machines me dégoûtent, me dit-il avec amertume. Il ne devrait y avoir qu’un seul moyen de locomotion autorisé : la marche ! Et, justement, je ne peux plus marcher !

Je crus devoir compatir à sa douleur.

— Vous avez eu un accident ? lui dis-je.

— Oui, dit-il, mais c’est guéri. Ce n’est rien, les accidents.

— Il vous est resté de l’atrophie musculaire, de la faiblesse dans les jambes ?

— Moi ! cria-t-il, de la faiblesse ! Regardez !

Il souleva la couverture placée sur ses jambes et me montra deux cuisses formidables, impressionnantes, monstrueuses. Quelque chose comme les chênes de la forêt de Fontainebleau — ou comme les piliers de Notre-Dame — ou comme le budget tout entier, le budget de la France : des cuisses monumentales, infinies, surhumaines.

— Et vous savez, dit-il, ça n’est pas du soufflé ! Vous pouvez taper dessus. C’est dur, c’est solide, c’est musclé. Il n’y a pas de lutteur qui en ait comme ça, pas de prize-fighter. Le nègre Johnson, Dempsey, Carpentier, qu’est-ce que c’est que ces gens-là à côté de moi ?

— Mais alors, demandai-je, complètement égaré dans la forêt des hypothèses et des suppositions, pourquoi vous faites-vous promener dans une petite voiture ?