Ce n’était pas absolument les termes, vous concevez bien, mais ils signifiaient absolument la même chose.
La vérité est que M. Girardon, d’un autre tempérament que M. Lepoupin, et qui porte toujours, lui, un canif dans sa poche, avait coupé la ficelle avec décision, devant sa femme, qui était là. Et il avait dit :
— Qu’est-ce que c’est que cette saleté ! Les Lepoupin feraient bien mieux de ne rien envoyer du tout… A qui diable allons-nous pouvoir recoller ça ?
— C’est dommage, répondit Mme Girardon que ça ne soit pas arrivé deux jours plus tôt. Maintenant, tous nos cadeaux sont faits !
— Alors, conclut M. Girardon, fiche-moi ça dans une armoire, jusqu’à l’année prochaine.
M. Franc-Nohain s’est complu jadis à retracer les voyages et tribulations, désormais célèbres, d’un simple bouchon de champagne. Les déplacements de ce morceau de cuivre ciselé furent tout aussi nombreux et variés. Son odyssée, s’il eût été doué de sensibilité, d’intelligence, de mémoire, lui eût révélé de multiples intérieurs, des aspects bien divers de la bourgeoisie parisienne, et il fréquenta jusqu’à la province. En 1914, il alla chez un ingénieur en chef des ponts et chaussées, homme fort insoucieux des beaux-arts, mais qui, l’ayant méticuleusement examiné, estima qu’il fuyait. En 1915, il partit pour Limoges, chez un général ; mais, en 1916, le général en fit don au député qui l’avait fait rappeler à Alençon ; Alençon n’était pas encore au front, mais ce poste était cependant moins « voyant » que Limoges. Le général avait estimé qu’il devait bien quelque chose à son protecteur. En 1917, le député l’adressa, fort aimablement, à M. Jacques Tahureau, le journaliste bien connu, qui venait de signaler ses heureux efforts pour obtenir, pendant cette guerre, la neutralité de la Patagonie. Mais Mme Tahureau, qui n’aime que « l’ancien », lui déclara que pour un empire elle ne saurait garder chez elle cette horreur. En conséquence, elle suggéra à M. Tahureau que l’objet ne pouvait convenir qu’à un nouveau riche. Il arriva donc, en 1918, entre les mains des Corbulon, qui se sont acquis une fortune presque illimitée dans les cirages militaires. Mais les Corbulon ont pris la résolution, une fois pour toutes, de ne rien avoir chez eux qui ne vienne de chez Wassermann, l’antiquaire. Ses prix sont élevés, mais, quand on ne s’y connaît pas, c’est une garantie, on peut dire aux gens : « Tout ce que nous avons, ça vient de chez Wassermann. » D’autre part, les Corbulon ont conservé des habitudes d’économie. Ils ont pour principe de ne rien laisser se perdre.
… Le 24 décembre 1919, M. Lepoupin trouva, en rentrant chez lui, un paquet enveloppé de papier brun, avec la carte des Corbulon, cette fois bien en évidence. Il attendit sagement, pour l’ouvrir, que sa femme fût présente.
— Adolphe, cria Mme Lepoupin, c’est le même !
— Le même quoi ? interrogea M. Lepoupin.