— Ne cherchez pas, monsieur le juge d’instruction ; c’est la première fois que je viens ici. Je vous en donne…

Il allait dire : « Je vous en donne ma parole d’honneur », mais se coupa, d’un ricanement désespéré.

— … J’ai pris ce portefeuille. Je suis coupable, j’avoue que je suis coupable !… Mon Dieu, comme ça vient, comme ça vient ! Monsieur le juge d’instruction, écoutez-moi ! Il y a trois ans, j’attendais l’autobus de la place Pigalle, un jour de pluie. Nous étions une masse devant le conducteur, qui appelait les numéros. Moi, j’avais le numéro 53. Et voilà tout à coup que le monsieur qui avait le 52, à l’appel de son numéro me bouscule comme pour entrer. J’allais lui crier : « Ne poussez donc pas comme ça ! » quand il laissa tomber un porte-cartes dans la boue noire, sans chiffre, tout à fait ordinaire, de ceux qui se ressemblent tous. Alors, au lieu de me fâcher, je lui dis poliment : « Monsieur, vous avez laissé tomber quelque chose. » Il ramasse le porte-cartes, me remercie d’un mot, et ajoute : « Décidément, il pleut trop ! J’aime mieux prendre une voiture ! »

» Il s’en va, sans se presser ; je monte dans l’autobus ; et, vers la station des boulevards, comme j’avais gardé mon ticket à la main, je pense tout à coup — car j’ai de l’ordre — qu’il vaut mieux le serrer. Je mets la main dans la poche de mon veston, et alors je dis tout haut, devant les voyageurs :

»  — C’était mon porte-cartes ! Mon Dieu, c’est mon porte-cartes que ce monsieur m’a enlevé !

» Comprenez-vous ? C’était mon porte-cartes que ce pickpocket m’avait pris en me bousculant, et qu’il avait laissé tomber par terre. Et moi qui lui avais dit : « Monsieur, vous avez perdu quelque chose » ! Et tous les voyageurs qui riaient, qui riaient de tout leur cœur au lieu de me plaindre ! J’avais l’air d’une poire, j’étais une poire, n’est-ce pas ? Je fis une déposition devant le conducteur. Je la renouvelai devant un agent de police ; inutile de vous dire que ça n’a servi à rien. Il y avait trois cents francs dans mon porte-cartes.

» Mais ce n’était pas seulement mon argent que je regrettais. Ce qui me bouleversait la cervelle, de quoi je ne me consolais pas, c’était d’avoir été une poire, je vous le répète. Ce pickpocket avait raté son coup, et moi, bêtement, je lui avais mis ma propriété dans la main, pour ainsi dire !… D’abord, pourquoi est-ce qu’on ne les arrête pas, les pickpockets, pourquoi est-ce qu’on ne les arrête jamais ?

Le juge fit un geste de protestation.

— On ne les arrête jamais, insista le monsieur. La société ne fait plus rien pour les particuliers. C’est une blague, la société, maintenant !… Alors, je me suis mis à penser, malgré moi : « Si une fois je trouve quelque chose… On m’a pris, je prends ! » Remarquez, monsieur le juge d’instruction, que je ne croyais pas que ça arriverait un jour. Quel est l’homme qui ne s’amuse pas, comme ça, à imaginer des choses ? On se figure qu’elles ne sortiront jamais de la cervelle, que ça n’ira pas plus loin. Mais on se voit, faisant les gestes qu’il faut, on s’habitue… Et, l’autre jour, voilà ce portefeuille qui tombe sous mon nez. Il ressemblait au mien. C’était presque le mien, je vous assure…

Le petit avocat prit la parole.