— Monsieur le juge d’instruction, la personne volée n’a subi aucun dommage, puisque son portefeuille lui a été restitué. Et elle consent à retirer sa plainte si nous versons cinq cents francs à l’Assistance publique. Nous sommes prêts.
— Je suis prêt, dit le monsieur suppliant.
Il importe, à cause de l’insuffisance du nombre des juges à Paris, de ne pas encombrer le rôle des tribunaux correctionnels. Le juge d’instruction prit acte du retrait de la plainte.
Mais le monsieur mit quelques instants à comprendre comment, ayant été si vite inculpé, il était si rapidement blanchi. Quand il eut enfin compris, le souvenir de son désespoir et de ses terreurs passées lui inspira d’étranges réactions. Après s’être condamné dans sa conscience, il cherchait maintenant à s’absoudre. Il protesta :
— Et les pickpockets ? Pourquoi est-ce qu’on n’arrête pas les pickpockets ? Pourquoi la société ne protège-t-elle pas les honnêtes gens ?
— Dites donc, vous, fit le juge, parce qu’on vous lâche, vous n’allez peut-être pas me faire la leçon ? Elle est forte, celle-là !…
LE VOLEUR
… Quand Marlis, qui avait dîné chez des amis, tout au bout d’Auteuil, se trouva dans la rue, l’idée de rentrer chez lui en voiture lui sembla ridicule ; le ciel était si pur, le pavé si sec, il sentait, avec son sang, courir dans ses veines tant d’ardeur et de gaieté ! C’est ce que les physiologistes appellent l’état d’euphorie. Tout le monde en a éprouvé quelquefois dans la vie les effets délicieux ; en automne, le matin, quand on a eu le courage de se lever de bonne heure pour aller à la chasse, et qu’on a l’impression d’être aussi jeune, aussi fort, aussi joyeux que le jeune, le joyeux, le vigoureux matin, si clair, limpide et baigné de rosée ; après avoir entendu certaine musique, des symphonies de Beethoven, des lieder allemands ; ou quand on est amoureux, et heureux de l’être, ou qu’on a passé une heure auprès de certaines personnes, car il en est qui versent l’énergie comme un astre la lumière, naturellement ; enfin pour des causes plus banales après un repas généreux et l’excitation que laisse parfois la conversation quand on y a brillé, qu’on s’est amusé de soi-même et des autres. Marlis se sentait extraordinairement léger, adroit, intelligent. Il descendit jusqu’à la Seine, tout plein de cet enthousiasme sans cause. Ce sont des instants où, selon les tempéraments, on se croit un homme de génie ou un athlète.
Comme il suivait maintenant les quais, heureux d’entendre sonner ses talons sur les dalles, un homme qui venait au-devant de lui, d’une allure innocente, tira tout à coup les mains de ses poches et les allongea vivement vers la poitrine de Marlis, qui perçut d’abord un frôlement plutôt qu’un choc, puis un geste plus brutal, en sens contraire, qui déboutonna presque entièrement son gilet de soirée. Sensation alors de quelque chose d’arraché, bruit assez semblable à celui d’une pièce de cinquante centimes tombant par terre. C’était un maillon de chaîne d’or qui roulait. Et l’homme continua sa route, mais en courant à toutes jambes, filant vers le viaduc du Point-du-Jour qu’on distinguait vaguement : des pans de ciel étoilé à travers des arches noires.
Marlis porta la main à son gilet ; l’homme venait de lui voler sa montre. Les réactions physiques se font suivant l’état où on se trouve, et Marlis venait d’être heurté en pleine vigueur, en pleine exaltation. Il passa de la joie sans cause qui le pénétrait tout entier à un besoin furieux d’action et de lutte. Ses pensées s’enchaînaient d’une façon extraordinairement claire et rapide ; il les voyait en images, des images d’actes à accomplir aussitôt que perçus, un peu comme dans un assaut d’escrime. Il avait un revolver dans la poche de son pardessus. Son premier mouvement fut d’en palper, à travers l’étoffe, la crosse et le canon, formes amollies par l’étui en peau de daim. Puis il songea :