— Si je reste là, dans le clair de lune, l’homme me verra et je ne l’apercevrai pas. Il a dû se mettre du côté des maisons, dans l’ombre. Il faut que je fasse comme lui.
Il traversa la chaussée et aperçut, déjà loin, son voleur qui courait toujours. Alors il se mit à sa poursuite, les coudes au corps, fier de son entraînement physique, de la célérité régulière de ses bonds, suivant le long des arbres afin de rester le plus possible dissimulé par la ligne oblique qu’ils opposaient au regard. Tout à coup l’homme disparut. Il n’y avait pas à cette hauteur de rue transversale et Marlis comprit : son voleur avait dû s’abriter dans l’embrasure d’une porte ; peut-être, c’est un stratagème connu, s’être fait ouvrir en donnant un nom connu ou balbutié, pour ressortir quelques instants après.
Marlis continua donc de courir. Il ne se trompait point sans doute, car l’homme, un peu plus loin, lui sembla jaillir de l’ombre. C’était la même silhouette, la même taille, le même chapeau melon, le même pardessus au col relevé au-dessus des oreilles, pour cacher la figure, évidemment. Mais cette fois il marchait d’un pas de promenade, comme quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, parce que c’est la ruse inévitable, imposée, nécessaire. Car un homme qui court, n’est-ce pas ? tout le monde le remarque, et le témoin, le passant que Marlis espérait, lui devait frémir de crainte à la pensée qu’il pourrait survenir !
Sur la pointe des pieds, gagnant du terrain prudemment, Marlis se rapprocha. En apparence, le voleur maintenant ne se souciait plus de rien. Il allait la tête un peu basse, tranquillement, comme un honnête homme, absolument comme un honnête homme ! Ah ! il en faut du sang-froid pour ce métier-là. Il devait avoir l’habitude. Une seconde, Marlis l’admira, puis cela lui donna de l’inquiétude. La « reprise » qu’il méditait ne se ferait peut-être pas toute seule. Il tira son revolver, le dépouilla de sa gaine, sans cesser de courir, et le garda derrière son dos. Il n’était plus qu’à quelques mètres de l’homme, qui ne se hâtait pas, mais entendit sûrement quelque chose derrière lui, ou fut averti par un instinct secret, car il tourna un peu la tête. Marlis cessant de courir, il ne se douta de rien : quelqu’un suivait le même chemin que lui, voilà tout. Marlis, marchant plus vite, parvint à le dépasser, puis se retournant lui braqua le revolver entre les deux yeux, et prononça d’une voix qu’il voulait rendre tranquille, mais qui l’étonna par l’accent sauvage qu’elle prit dans sa gorge :
— Allons, cher monsieur, la montre ! La montre, hein ? Vous savez ce que je veux dire !
Et comme il venait de prononcer ces mots, il distingua la figure de l’homme à la lueur d’un bec de gaz : une figure effroyablement pâle, des yeux révulsés, et — tiens, ça donnait envie de rire ! — deux paires d’oreilles qui remuaient un peu, des deux côtés de ce masque blême. Allons, allons, il n’y aurait pas besoin de se battre !
— La montre, avec sa chaîne ! répéta Marlis. Dépêchez-vous, voyons !
L’homme n’hésita plus. Il prit la montre et la chaîne à même son gousset, et la tendit d’une main qui tremblait très fort.
— Ça va bien, fit Marlis gaiement. Nous n’avons plus rien à nous dire. Bien le bonsoir !
Et il tourna le dos. L’homme ne le poursuivit pas. Il s’en alla vers le Point-du-Jour, sur ses jambes qui flageolaient. Aux environs du pont de Grenelle, Marlis aperçut un fiacre, le héla, donna son adresse au cocher, et s’étendit sur les coussins en allument un cigare. Un soldat qui vient de charger et revient victorieux, sans blessures, après avoir enfoncé l’ennemi, doit éprouver une ivresse aussi forte que celle qui lui gonflait le cœur. Il riait silencieusement, il avait une poitrine singulièrement élargie, comme aérée par des masses d’air énormes qui lui rafraîchissaient le sang.