Malgré cette douloureuse aventure, j’y suis retourné, dans le grand magasin, et le ciel favorable m’y a offert ma vengeance. C’est lui qui a tout fait. Moi, je n’y suis pour rien, excepté qu’auparavant, par un acte d’imprudente hardiesse, j’avais acheté un chapeau au rayon des chapeaux.

C’est une dure loi, mais une loi suprême que, lorsqu’on a un chapeau, il est obligatoire de lui faire donner parfois un coup de fer. Quand on le porte chez un chapelier quelconque, c’est quarante sous. Quand on le ramène chez son auteur responsable, c’est gratuit, mais on prend généralement une voiture pour l’y conduire. Alors, c’est cent sous. Pénétré des plus sains principes d’économie domestique, je sautai donc dans une auto, et reportai ma coiffure au grand magasin qui me l’avait vendue.

Après de longues et pénibles recherches, je finis par retrouver le comptoir des chapeaux : quelque chose d’énorme, naturellement, une maison dans une maison de dix mille maisons ; et quarante mille chapeaux, je n’ai pas besoin de vous le dire. Je murmurai timidement à un fonctionnaire qui était derrière ce comptoir :

— C’est pour un coup de fer…

Ce fonctionnaire ne répondit rien du tout. Il prit mon couvre-chef, sans même le regarder, le posa sur une espèce de plateau, fit un geste de magie extrêmement noire, et… pfuitt ! le chapeau et le plateau disparurent dans les entrailles de la terre. J’aurais dû m’en douter. Tout est ensorcelé, dans ces établissements. Pour épargner la place, ils font donner les coups de fer dans une cave, et probablement par le diable, à prix réduits, la main-d’œuvre étant très bon marché dans l’autre monde, à cause de l’excès de population.

Pour moi, je demeurai muet, les bras ballants et tête nue devant ce comptoir.

Or, j’en suis sûr, vous n’avez jamais réfléchi que la seule chose qui distingue un simple et méprisable pékin, un vulgaire acheteur, d’un majestueux employé, dans un grand magasin, c’est que le pékin est toujours non seulement pressé, non seulement ahuri, non seulement tout caché-perdu, mais qu’il a un chapeau. Tandis que l’employé est immobile, ferme dans son propos, et nu-tête. Vous commencez peut-être à distinguer le développement fatal de la situation. J’étais immobile, ferme dans mon propos, puisque j’attendais qu’on me livrât quelque chose, et nu-tête : on me prit pour un employé.

Les personnes qui commirent cette erreur bien naturelle étaient un monsieur, une dame, et le rejeton de ces deux adultes. Le rejeton paraissait appartenir plutôt au sexe mâle. La dame me dit :

— Monsieur, je voudrais un chapeau pour mon mari, et un autre pour l’enfant.

J’ai beaucoup de défauts, mais j’aime à me rendre utile. Pourquoi ne leur eussé-je pas essayé des chapeaux, après tout, à ces gens-là ? Le monsieur se découvrit de lui-même. Il avait une loupe sur le crâne. Quant au rejeton, je m’empressai de le décoiffer, d’un geste obligeant et vif. Comme il avait une élastique à son béret, une élastique passée sous le menton, je lui écorniflai le nez et lui râclai les oreilles. Il se mit à crier comme une sirène de bateau à vapeur. A quoi je ne prêtai aucune attention.