… Toutefois, ayant repris les vieilles chroniques, je suis parvenu à cette conclusion que la fin du monde ne pouvait pas encore arriver : il manque une condition ! Il est très vrai que le soleil est jaune, « tel du safran », comme le vit l’armée de l’empereur Othon, d’après Raoul Glaber. Il est très vrai qu’il y a eu sinon des pestes, du moins la grippe, qui était bien une peste, et une guerre dont les braves gens de l’an 1000 n’avaient pas idée. Il est très vrai qu’il y a eu l’Antechrist — Audivi quod… Antechristus adveniret — puisqu’il y a eu Guillaume II. Mais il manque encore quelque chose : le diable ne s’est pas présenté officiellement au pape, en habit de cérémonie. Et il paraît que cela est indispensable. Faisons donc la plus grande attention, dans les jours qui vont suivre, aux dépêches de Rome.

VÉRIDIQUE HISTOIRE D’ARISTIDE

Il s’appelait Aristide et il était marié. Ces choses ne sont pas assez extraordinaires pour que vous ayez de la peine à me croire. Mais le reste de ce que j’ai à vous dire est plus singulier : peut-être en pourrez-vous entendre le récit avec quelque intérêt.

C’est un fait que le jour exceptionnel dont il va être question, alors que M. Aristide et sa femme franchirent ensemble, après déjeuner, le seuil de leur appartement, jamais le ménage n’avait paru d’un plus complet accord. Tous les témoignages sur ce point sont unanimes. Avec une égalité inaccoutumée, M. Aristide avait attendu, sans se fâcher, que Mme Aristide eût fini de mettre son chapeau. Il s’était abstenu de toute remarque désobligeante, il n’avait pas tiré une seule fois sa montre, il n’avait pas une seule fois fait observer qu’on était en retard et qu’on serait obligé, par conséquent, d’employer des moyens de transport rapides, mais coûteux. Seulement, une fois que derrière eux, sur le palier, la femme de chambre eut refermé la porte, quand Mme Aristide voulut employer, pour descendre, l’ascenseur qui, par hasard, se trouvait arrêté à la hauteur de leur quatrième, son mari conseilla tout doucement :

— Non. Prenons plutôt l’escalier. Rien n’est dangereux comme les ascenseurs à la descente.

Voilà ce qu’affirme avoir entendu la personne à leur service, et nul n’en sait plus long, car le drame qui suivit n’eut pas de témoins. Personne ne sut jamais comment, de l’étage inférieur, qui était le troisième, Mme Aristide fut précipitée à travers la cage vide de cet ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée, où elle demeura privée de vie. Mme Aristide était morte sur le coup, le fait est certain. Mais il était beaucoup plus difficile de savoir si son époux avait joué dans cette catastrophe une part directe, efficiente, volontaire. C’est pourtant ce qu’affirma audacieusement la justice, et, c’est pourquoi M. Aristide connut les horreurs, d’ailleurs adoucies par la bienveillance stipendiée des gardiens, de la prison préventive.

Presque tous les jours, un garde municipal le conduisait, avec beaucoup d’égards et de politesse, vers deux heures de relevée, dans le cabinet de M. Rasurel, juge d’instruction. Il gardait les poignets libres de menottes, à cause du respect qui se doit, dans une libre démocratie, à un notable commerçant qui a toujours payé régulièrement sa patente.

— Voyons, monsieur, demandait M. Rasurel, la porte de la cage, au troisième étage, était-elle ouverte ou fermée, quand vous êtes descendu avec Mme Aristide ?

— Elle était ouverte ! répondait-il.