L’histoire me paraissait avoir un sens plus profond que celui que lui attribuait Barnavaux. Ces noirs du Sénégal croyant que Faidherbe avait été l’un des leurs, parce qu’il fut bon, mais aussi parce que son effigie est noire ! Et parce que son souvenir est resté parmi eux comme celui d’un bienfaiteur, s’imaginant cinquante ans après son départ, cinquante ans à peine, qu’il ne pût être un bienfaiteur que pour avoir rossé les blancs ! Puis mêlant sa mémoire à celle d’un autre chef de guerre ! Tout cela était beau, inquiétant, légendaire, retentissant aussi sur d’autres problèmes. Mais Barnavaux ayant fini de dire ce qu’il avait à dire, n’y songeait déjà plus. On venait de relever le cheval du fardier. Le convoi s’ébranla vers le couchant magnifique. Le « monument » frémissait tout doux, tout doux, sur la chaussée cahoteuse.

— Si ça se casse avant d’arriver, conclut seulement Barnavaux, ça ne sera pas un mal pour les colonies !

L’IDÉAL

Lorsque l’Ingénu eut passé plusieurs années au sein de la civilisation, il lui parut qu’il lui manquait encore quelque chose pour en jouir complètement et ressembler à un véritable civilisé : c’était le sens de l’idéal. On ne parlait que d’« idéal » autour de lui et chacun lui demandait :

— Quel est votre idéal ?

— Vous dites ? répondait l’Ingénu.

Et alors chacun lui faisait sentir qu’il avait beau être habillé comme tout le monde et tenir sa fourchette et son couteau comme son voisin, il était encore un sauvage. Le dédain qu’impliquait ce jugement muet lui fut très sensible. Il s’appliqua donc à dissimuler son ignorance. Quand il se trouvait en présence d’une personne, ou d’un objet, ou d’une œuvre qui le charmait, il s’empressait de dire :

— Ceci est mon idéal !

« Comme cela, ajoutait-il à part lui, ils seront contents. »

Mais il fut tristement déçu, et dès les premières fois. On lui répliquait d’un petit ton sec :