— Vraiment ?

Et on lui parlait d’autre chose. L’Ingénu venait de très loin, mais il est intelligent. De plus, la nature l’a doué d’invisibles antennes qui lui font sentir, la plupart du temps d’une façon pénible, l’opinion que laissent derrière lui ses manières, justement quand on s’abstient de lui révéler cette opinion.

— Les hommes de ce monde où je suis tombé, remarquait-il, et encore bien plus les femmes, s’arrêtent de parler précisément à la seconde où ils ont quelque chose à dire. Cela est assez désagréable ! Dans mon pays il en allait tout différemment : et j’estime que cela valait mieux.

Il s’appliqua donc, pour connaître où résidait son erreur, à fréquenter des personnes moins bien élevées, telles que des gens de lettres ou des maîtres d’école. Et quand une chose le séduisait, il affectait encore de la trouver « idéale ». Mais on ne faisait que pincer les lèvres, on dissimulait courtoisement du mépris. Toutefois, à la fin, un sévère professeur de philosophie, usant de plus de franchise, lui dit :

— Vous avez de la chance !

— Cette chose me plaît, répondit candidement l’Ingénu. Elle satisfait mes désirs. Je serais heureux de la posséder. N’est-ce pas l’idéal ? Vous secouez la tête ? Je vois que je me trompe, que j’use d’un mot dont je ne conçois pas le sens. Mais alors éclairez-moi !

Le philosophe se contenta de sourire, d’un air de commisération, et demeura muet.

Battu de ce côté, l’Ingénu ne se découragea point. Ayant observé depuis longtemps que la littérature des Français s’astreint à beaucoup moins de réserves que leur conversation, il eut l’idée de recourir tout bonnement au dictionnaire. Alors il put lire :

« Idéal : qui n’existe que dans l’idée. Personnage idéal : qui possède la suprême perfection. Beauté idéale : perfection accomplie ou typique qui n’existe que dans l’imagination. Exemple : Un artiste doit viser à l’idéal. »

— J’y suis ! s’écria l’Ingénu. Je manquais d’imagination. A vrai dire, je m’en étais toujours douté. Ce défaut d’imagination fera mon malheur, toute mon existence. Mais maintenant, du moins, j’ai compris : l’idéal, c’est de se figurer les choses autrement qu’elles ne sont. Mais comment faire ? Pour ma part, je me connais : je n’y parviendrai jamais. Et cependant je veux m’accommoder avec ce peuple qui m’entoure, car il m’est sympathique et je ne voudrais pas le froisser.