Il réfléchit là-dessus le plus sérieusement du monde, puis sa face candide s’éclaira. La première fois qu’il se retrouva en présence d’un objet digne d’intérêt :

— Cela est fort bien, dit-il, négligemment, mais cela n’est pas mon idéal !

Un murmure favorable accueillit ces paroles. On jugea qu’il se formait, on lui en sut gré. C’est ainsi qu’il put fréquenter plus allègrement les sociétés où le hasard, et parfois son plaisir, lui faisaient passer quelques instants. Mais sa conscience lui inspirait des remords.

— Voilà qui va bien en apparence, songeait-il. Pourtant ma conduite est entachée d’hypocrisie. Quand je dis que telle chose n’est pas mon idéal, je ne mens pas absolument, puisque je n’ai pas d’idéal, n’étant point arrivé, en somme, à pénétrer ce que ces gens appellent de ce nom. Mais eux, ils savent, je suppose : et par conséquent, je vole leur approbation.

Il lui semblait aussi que cette secrète incapacité à saisir une conception qui tient une si grande place dans les soucis des humains parmi lesquels il devait vivre le mettait en état d’infériorité vis-à-vis d’eux. Même il crut qu’elle l’empêchait de jouir d’un bonheur que ceux-ci pouvaient parfois éprouver. A cet égard pourtant il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’avait rien à regretter. La recherche de l’idéal n’est en effet pour ceux-ci qu’une cause d’instabilité dans l’organisation de leur gouvernement, d’infidélité dans leurs amours, d’égarement dans leurs écrits, d’incohérence et de recherches décevantes dans leurs œuvres d’art. Toutes choses existantes leur paraissent incomplètes, insuffisantes, méprisables. Donc ils s’empressent de les détruire, ou bien les tiennent, dans leur pensée, pour nulles et non avenues, périmées : ce qui revient au même ; et ni les arts, ni la communauté, ni les relations des hommes et des femmes ne se trouvent bien de cet état de perpétuelle inquiétude, de mécontentement passionné. L’idéal, pour tous ces mortels, n’implique pas un effort pour construire un nouvel édifice d’après un plan qu’ils aperçoivent distinctement, mais le besoin maladif de démolir la demeure où ils vivent. Après quoi ils essaient de se reconnaître dans ces décombres, ils en tirent quelques débris qu’ils considèrent avec des larmes en disant : « Si tout avait été comme ça ! » Et d’autres, assis sur des décombres plus anciens, leur crient : « Venez, ne vous arrêtez pas au tas où vous êtes. C’est l’ancien portique, celui des générations précédentes qu’il faut redresser ! » Mais d’autres encore vont chercher les images de ce portique, plus ou moins bien conservées par les livres, les mémoires ou la tradition, et leur crient avec un rire amer : « L’idéal, ça ! Vous ne le supporteriez pas cinq minutes ! »

Et l’Ingénu, pendant ce temps, ému de tant d’ardeur et déconcerté par tant de désastres, gémissait : « Mais qu’est-ce donc enfin que l’idéal ? Je m’aperçois aujourd’hui qu’ils ne le savent pas plus que moi. Ils peuvent dire seulement comme je le fais : « Ceci n’est pas mon idéal ! »


Or voilà qu’un soir une jeune fille passa. Elle disait : « Ce jeune homme est mon idéal. »… « Enfin, pensa l’Ingénu, je vais donc savoir ce que c’est ! »

— … Je voudrais seulement, continua cette vierge, qu’il se fît couper la barbe.

Alors l’Ingénu, illuminé, courut après elle :