— A qui, à qui ?…

Il n’y avait pas songé. Il dit tout à coup :

— Eh bien, nom de Dieu, au Diable ! Puisque le père prétend que c’est son patelin, ici… Un coup pour oui, deux coups pour non ! »

Juste à cet instant, la table leva un de ses pieds, lentement, et le baissa, lentement. Plus lentement, je l’aurais juré, que si ce pied était retombé tout seul. Nous étions un peu saisis, vous comprenez. Tassart seul eut un mouvement de fierté satisfaite : l’expérience réussissait ! Mais il avait aussi un petit tremblement dans la voix en demandant :

— C’est toi ?… Celui que nous avons appelé ?

— Au lieu de répondre, au lieu de frapper encore un coup, voilà que cette table, ce monument de table, cet immeuble par destination, se met à danser, à danser ! Parfois elle glissait, ses quatre pieds à terre, comme pour une valse ; parfois elle en levait un, ou deux, peut-être trois, je ne sais plus. Elle avait l’air de faire des grâces, de faire de l’esprit, de suivre un air qu’on n’entendait pas. Elle pressa la mesure, et ça changea : des nègres, des nègres qui dansent, avec leurs sorciers, leurs danses de démons. Elle cavalcadait, cavalcadait ! Et avec un bruit ! C’était comme des sabots cornés qui frappaient le sol de la terrasse. Les sabots d’un être malin, perfide. Nous nous essoufflions à la suivre, et nous étions obligés de la suivre : nos doigts étaient comme collés sur elle. Une idée qu’on se faisait, ou la vérité ? N’importe : nous étions convaincus qu’on ne pouvait pas les décoller.

A la fin, pourtant, elle resta tranquille un moment, comme pour reprendre haleine elle-même, et Tassart lui cria courageusement — oui, hein ? c’est bien courageusement qu’il faut dire ! — mais avec une voix toute changée :

— Si c’est toi, parle, au lieu de faire des bêtises !

Ce fut comme s’il avait touché un cheval de sang avec un fer rouge. La table se cabra ! Je ne trouve pas d’autre mot. Elle se dressa sur deux de ses pieds, les pieds du côté où se trouvaient Tassart et Muller, et marcha, par bonds furieux, de mon côté, le côté où j’étais tout seul ! Une bête féroce ! On aurait dit qu’elle avait des mâchoires. Et ce qu’il y a d’incompréhensible, ce qu’il y a de stupide et de mystérieux, c’est que je tenais toujours mes doigts posés sur elle, les bras en l’air, maintenant, sans pouvoir les détacher.

Elle avançait, elle avançait toujours, et me poussait vers le bord de la terrasse, vers le vide. Tassart hurla :