— Retire-toi donc, retire-toi, imbécile ! Tu vas tomber !
Et j’essayais de crier :
— Mais retenez-la, arrêtez-la, vous autres ! Vous voyez bien qu’elle veut me f… en bas !
Je sentais déjà un de mes talons ferrés grincer sur l’extrême rebord de la terrasse. De mes doigts toujours si absurdement liés à la table, j’essayais de la rejeter vers Tassart et Muller. Autant lutter contre une locomotive ! Les deux autres, Coldru et Malterre, suivaient le mouvement sans pouvoir l’empêcher. Nous poussions des cris qui devaient s’entendre à dix kilomètres. Les goumiers arabes qui s’étaient couchés dans la cour intérieure du bordj ou dehors, sur le sable, s’étaient réveillés, levés. Ils dressaient les bras, ils n’y comprenaient rien. Ils croyaient que les blancs se battaient entre eux, voilà tout.
Du reste, ils n’auraient pas eu le temps de monter : encore une seconde, et ils n’auraient plus qu’à ramasser mes morceaux, en bas. Je tournai la tête, pour voir… On veut toujours voir, malgré l’épouvante, à cause de l’épouvante.
Je vis les grandes dunes pareilles à des ice-bergs sous le clair de lune, et, entre deux de ces dunes, le père d’Ardigeant qui se pressait. Je ne sais pas ce qu’il fit : un signe de croix, une conjuration ? Il était trop loin, je n’ai pas pu distinguer… Mais la table retomba sur ses quatre pieds, si fort qu’elle en resta toute tremblante, avec un air, on aurait dit déçu, irrité. Et, en même temps, mes mains purent se détacher.
Tassart murmura tout haletant :
— Eh bien, par exemple !…
Moi, je m’essuyais le front. J’étais tout pâle ; je tombai sur une chaise, le cœur démoli.
Le père d’Ardigeant regarda, constata sans doute que tout était rentré dans l’ordre, et ne daigna même pas monter. Il s’occupa, avec son boy, de démonter sa tente et de la plier : on devait repartir à trois heures du matin, en pleine nuit, pour finir l’étape, avant que le soleil fût trop chaud.