Et l’on repartit. Personne, d’abord, ne parla. On s’en voulait, on se trouvait bête, et on avait peur, peur ; on ne voulait pas se rappeler, et on se rappelait. On était dégoûté de soi, de ce qu’on avait fait, et on avait peur, je vous dis, et le froid de la nuit, avec cette peur, vous tombait sur les épaules. Puis on vit, à l’orient, une petite clarté pâle, et bientôt ce fut le soleil, et bientôt une chaleur qui nous parut bonne. Les chameaux marchèrent plus vite. On commença de se rassurer. Muller, qui ne peut jamais garder longtemps la même idée dans la cervelle, se mit à chanter. Il me dit à la fin, en clignant de l’œil :
— Tassart, t’en a fait une bien mauvaise, hier soir !
Les autres rigolèrent. Personne ne voulait plus croire qu’à une sale farce que Tassart m’avait jouée. Moi-même, je ne savais plus…
Le père d’Ardigeant mit son chameau au petit trot, et rejoignit l’adjudant. Je l’entendis qui murmurait :
— Je vous l’avais bien dit, que c’était dangereux !…
… Cette singulière expérience de Barnavaux, il m’arriva un soir de la conter à mon amie Anna Mac Fergus, que vous rencontrerez encore au cours de ces pages. Peut-être alors me risquerai-je à tracer son portrait, vous la verrez et la comprendrez mieux. Je n’en dirai rien pour l’instant, sinon qu’elle est Écossaise : pleine du bon sens le plus immédiat, même le plus terre à terre, et magnifiquement superstitieuse : j’imagine que les primitifs, les vrais primitifs, devaient être ainsi.
— … Votre ami le soldat, dit-elle, a vu, et n’a pas cru. Je ne m’en étonne pas : il est Français. Les Français ont trop d’imagination.
— Belle raison ! L’imagination, au contraire, devrait leur servir à voir même ce qui n’existe pas !