— Vous vous trompez. Elle leur sert, devant un fait, à s’en donner des explications puisées dans le domaine de l’expérience, dans les précédents, dans tout ce que vous voudrez que l’on connaît déjà : à raisonner. Vous autres Français, vous raisonnez toujours. Les Anglais ne raisonnent pas, ou très peu. Ils laissent agir leur sensibilité. C’est pour cette cause qu’ils voient ce que vous ne voyez point, plus fréquemment. On voit le diable, en Angleterre, ou des fantômes, cent fois pour une en France.
— Et vous en avez vu ?
— Non. J’ai une sensibilité de second ordre, sans doute, une sensibilité qui ne réalise pas… mais je crois à des forces, je sens des forces. Je crois que l’amour, la haine, l’horreur, toutes les passions, tous les sentiments intenses, créent dans le lieu où ils se sont développés une ambiance qui continue à régner, à emplir ces lieux. Et il se peut alors que ces forces se matérialisent… Moi, je vous le répète, je n’ai jamais fait que les sentir.
« Trois ou quatre fois dans ma vie au moins. Je ne veux pas vous ennuyer : Voici l’histoire d’une seule de ces fois-là.
« A cette époque, j’étais encore jeune fille, et j’allais passer assez souvent le week-end — vous savez, les vacances du samedi au lundi — chez une de mes amies nouvellement mariée. Le jeune ménage avait loué, aux environs de Londres, une assez jolie maison de campagne, très vaste, ni absolument vieille ni absolument neuve, banale, en somme, et qui ne se distinguait de n’importe quelle autre maison de campagne que par le loyer, qui était d’un bon marché extraordinaire, et une énorme salle de billard. Eh bien, vous ne me croirez pas, mais c’est un fait : cette maison était envahie, pénétrée par la haine. Elle suait la haine ! Je sais parfaitement que cela vous paraît absurde, mais c’est vrai, c’est vrai ; je vous jure que c’est vrai ! Je l’ai fréquentée durant plusieurs années, et mon impression d’inquiétude alla toujours en grandissant.
« Vous me direz que j’étais malade, nerveuse. Est-ce que j’ai l’air d’une malade ? Et à cette époque, je me portais mieux encore que maintenant ; je me sentais à l’ordinaire heureuse, heureuse… Heureuse comme seules peuvent l’être les jeunes filles qui ne savent rien de la vie et qui en attendent tout. Et ce jeune ménage était charmant. Je l’aimais, j’éprouvais le plus grand plaisir à me trouver avec le mari et avec la femme. Cela n’empêche pas qu’à partir du jour où ils s’établirent dans cette abominable maison, ce ne fut qu’avec la plus grande répugnance que j’allai les voir. La salle de billard surtout m’inspirait d’horribles frissons par tout le corps. Au bout de quelques mois, je n’y serais plus entrée pour un empire. Et quant à ma chambre, la chambre qu’on me réservait d’habitude !… Les mensonges que j’ai inventés pour échapper à l’horreur d’y passer la nuit ! Remarquez que je n’avais jamais eu la plus faible idée qu’il pouvait exister, là ou ailleurs, le moindre « phénomène ». Je ne crois pas aux fantômes et je suppose que je n’en verrai jamais. Seulement, je ne pouvais dormir dans cette chambre. Je m’y trouvais à la fois épouvantée et irritée… plus qu’irritée : exaspérée, méchante.
« Je vous ai dit que, nous autres Anglais, nous n’avons pas d’imagination. Je songeai donc : « Ce doit être le drainage qui est out of order. Comment appelez-vous drainage ?
— Le tout-à-l’égout, traduisit quelqu’un, obligeamment.
— C’est moins joli ! fit-elle pudiquement… Alors je demandai au mari de mon amie s’il n’y avait pas quelque chose de désorganisé dans le drainage. Mais il me répondit qu’il l’avait fait entièrement remettre à neuf avant d’entrer dans la maison. Il était bien l’homme à ça : jamais je n’ai vu d’Anglais aussi Anglais ! Il avait encore moins d’imagination que moi. Et pourtant cette maison était hostile. Hostile ! Je ne trouve pas d’autre mot. Tout le monde s’y détestait. Aussitôt que j’y avais pénétré, moi-même je perdais le contrôle de mes nerfs. Lui, le mari, si calme, si parfaitement indifférent à ce qui n’était pas les pures matérialités de l’existence, y devenait insupportable, injurieux. Sa femme, que j’avais connue parfaitement bien élevée, modérée, réservée dans tous ses gestes, dans ses moindres paroles, y semblait sans cesse hors d’elle-même. On n’y pouvait garder aucun domestique. C’était l’enfer, je vous dis, l’enfer !
« A la fin, je commençai à penser qu’il avait dû se passer quelque chose de tragique dans cette maison. J’interrogeai le mari. Il me répondit, en haussant les épaules, qu’elle avait appartenu dans le temps à un « colonial » qui avait même fait bâtir la salle de billard, parce qu’il aimait particulièrement ce jeu. Ledit colonial avait « mal fini ». Je n’ai jamais pu en savoir davantage. Dans l’esprit de cet homme-là, cela pouvait représenter les pires aventures et les pires abominations, ou bien simplement qu’un soir il s’était allé jeter à l’eau dans un accès de delirium tremens, après avoir bu trop de whisky. Et c’était au nouveau propriétaire absolument égal. Il se pouvait qu’il n’en sût pas plus qu’il n’en disait. On lui avait dit ça comme ça, quand il avait loué la maison, et il n’avait jamais eu la curiosité de prendre de plus amples renseignements. Pour moi, j’étais trop jeune et trop bien dressée pour insister.