« Ne pensez pas, du reste, que je lui révélai mes soupçons. Je sentais, je sentais « quelque chose ». Mais quoi ? J’aurais été bien embarrassée pour l’expliquer, et j’avais autant de soin de ma réputation d’être « comme tout le monde » que tout le monde. Si je lui eusse avoué ma pensée de derrière la tête, il aurait certainement conseillé à mon père de me mener chez un spécialiste pour maladies mentales. Il se contentait de rentrer chez lui chaque soir de fort bonne humeur, et de devenir immédiatement furieux et malheureux, ne rencontrant que fureur et folie. Mais il n’a jamais cherché à établir le moindre rapport entre cet état de choses singulier et cette demeure, où nul n’entrait sans perdre la raison.
« Car au bout de quelques années, lui et sa femme avaient perdu tous leurs amis : moi-même je m’écartai. Je ne pouvais plus, je ne pouvais plus !… Tous deux se brouillèrent avec leurs parents, ils ne virent plus personne. Et alors, restés seuls avec des serviteurs qui changeaient tout le temps, ils finirent par se brouiller et se séparèrent. Le plus curieux, c’est que la femme, une fois sortie de cette maison, est redevenue ce qu’elle était auparavant : parfaitement douce, équilibrée, de l’humeur la plus égale. Lui, la dernière fois qu’il en a franchi les portes, ce fut pour entrer dans une maison de santé. Il était fou, complètement fou !
— Mais, interrogea-t-on, le colonial ? Qu’est-ce qu’il avait fait, le colonial ?
— Je vous répète, affirma-t-elle, que je vous ai dit tout ce que je savais. Parfois, quand j’étais dans ma chambre, à frémir de tous mes membres, et à rouler en même temps des idées d’assassinat, je me figurais que c’était là qu’il s’était pendu ! Alors, je lui en voulais de tout mon cœur. Je me disais : « Pourquoi n’est-il pas allé faire ça autre part ! » Je lui en veux encore…
— Enfin, dear Anna, dites la vérité ? Que croyez-vous ? Était-ce lui, ou le diable, qui hantait la maison ?
— Ni lui, ni le diable ; des Forces, je vous dis, des Forces !
— Anna, il en est de cette chose-là comme du mot « chemise » que vous ne voulez pas prononcer : ce qui ne vous empêche pas d’en avoir une.
— Vous êtes improper !
LE MAMMOUTH
Il s’appelait Moutou-Apou-Kioui-No, c’est-à-dire « Celui-qui-sait-où-sont-les-phoques ». Il faut prononcer « Kioui » comme s’il y avait la moitié d’un s qui serait aussi un t entre le premier i et ou : mais n’essayez pas, c’est très difficile. Dans le courant de ce récit, nous dirons Moutou-Apou, « Celui-qui-sait », tout bonnement, pour abréger, et aussi parce que c’est comme ça que le nommait à l’ordinaire le métis qui, au jour à jamais mémorable que M. Nathaniel Billington fit sa connaissance, servit d’interprète entre lui et ce membre infortuné de la Société royale de géographie de Londres.