Moutou-Apou était un Inuit. Nous autres, nous dirions un Esquimau, mais nous avons tort. Ce sont les Indiens de l’Amérique du Nord qui infligèrent à sa race, il y a bien des années, ce sobriquet, injurieux car il signifie : « mangeur de poisson cru ». Moutou-Apou, ignorant le langage de ces chasseurs rouges, ne comprendrait pas. « Inuit » veut dire simplement « les Hommes », parce que les Esquimaux se sont cru bien longtemps les seuls hommes qu’il y eût sur terre — les hommes par opposition aux phoques, aux baleines, aux ours, aux bœufs musqués, aux morues, à tout le reste de ce qui vit et respire sous le ciel ou au sein des eaux salées. Et pourtant, ils n’ont peut-être pas toujours habité ces régions effrayantes, enfouies six mois dans la sépulture de la nuit polaire, le soleil n’apparaissant à l’horizon que pour redescendre au même instant sous l’horizon : où la courte durée de l’été, l’extraordinaire intensité du froid en hiver, qui couvre le sol d’une épaisse couche de glace et de neige, ne permettent qu’à quelques plantes chétives, des bouleaux nains, une herbe misérable, de croître sur ces étendues désolées. Selon l’hypothèse de quelques distingués préhistoriens, il y a vingt mille ans ces mêmes Inuits vivaient sur le sol de la France, alors envahie presque à moitié par les neiges et les glaciers, et, dans la chaude saison, transformée en grands steppes herbeux où paissaient les rennes et les mammouths. Quand le climat s’attiédit, les Inuits suivirent leur gibier, qui remontait vers le nord. Ils ne comprirent pas que, sous cette température plus douce, ils allaient jouir d’une existence dont la facilité leur eût semblé un don de Manéto, le seul génie indulgent aux hommes que connaissent leurs sorciers, encore aujourd’hui…

C’étaient des conservateurs, ces Inuits ; ils ne pouvaient concevoir la vie autrement qu’ils l’avaient toujours vécue, les conditions de la vie autrement qu’ils les avaient toujours connues. Ils mirent une énergie farouche et dérisoire à fuir le bonheur qui s’offrait, et qu’ils méprisèrent, mais aussi une sorte d’héroïque et triste ascétisme : car il y a de l’héroïsme et de l’ascétisme à ne point vouloir ni savoir s’adapter… C’est l’histoire de tous ceux que nous appelons « des conservateurs », je vous le répète.

Moutou-Apou était né tout en haut de la rivière Mackenzie, à l’extrémité la plus septentrionale de l’Amérique, une des régions les plus sinistres du globe, où pourtant les blancs plus tard accoururent, sur le bruit qu’on y trouvait de l’or.

Il était petit, trapu, avec des membres gros et courts, et un beau ventre bien arrondi, malgré sa jeunesse, à cause qu’il buvait beaucoup d’huile de poisson. Ses cheveux noirs fort abondants, gras et rudes, lui couvraient les oreilles. Il avait le visage rond, aplati vers le front, des yeux petits et noirs enfoncés dans l’orbite et remontant du nez vers le haut des tempes, un nez écrasé, de grosses lèvres, une grande bouche aux dents assez régulières, les pommettes élevées et le teint couleur d’un chaudron de cuivre mal récuré. Enfin, c’était un véritable Inuit, nullement mélangé de sang indien ; les femmes de sa tribu le trouvaient agréable à voir. Aussi fut-il, dès son adolescence, distingué par l’une d’elles qui le prit pour deuxième époux, car les Inuits ont au sujet du mariage des idées assez larges. Les hommes qui sont riches, c’est-à-dire disposant de plusieurs canots de pêche et de nombreux harpons, possèdent plusieurs femmes ; les femmes riches, je veux dire celles qui ont eu la sagesse d’accumuler une bonne provision d’huile de phoque, ne se contentent pas d’un mari. Les Inuits trouvent que les choses sont fort bien arrangées ainsi : c’est ce que Moutou-Apou expliqua fort innocemment à M. Eriksen, le pasteur norvégien qui tenta de convertir sa tribu, mais n’y parvint point parce que le sorcier vendait des charmes pour faire prendre beaucoup de poisson, tandis que lui, cet Européen qui se moquait du monde, prétendait qu’il faut là-dessus se borner à invoquer le Seigneur.

Comme tous les siens, Moutou-Apou avait deux morales : une morale d’été et une morale d’hiver. En hiver, il convient de vivre tout nu, au fond de larges caves creusées dans la neige, où les grosses lampes à huile, taillées dans la pierre de savon, entretiennent une chaleur presque excessive qui rend insupportable le poids des vêtements de fourrure. Les deux sexes, dans ces caves, vivent mêlés, mais chastement, sans se toucher, en frères et sœurs. Il est recommandable de se remuer le moins possible, de manger le moins possible, de dormir autant que possible, afin d’épargner les provisions. En été, au contraire, la coutume veut qu’on reste au grand air, ou bien dans des huttes faites d’ossements de baleines, recouvertes de peau, et vêtu, car les nuits sont fraîches. Mais, le poisson et le gibier étant abondants, il est licite et même obligatoire de manger beaucoup — chaque jour quatre ou cinq livres de viande — et de faire l’amour autant qu’on peut, dans l’intervalle des repas.

Toutefois, au cours de la saison d’hiver. Moutou-Apou, sans doute à cause de sa jeunesse, avait peine à dormir autant que l’exigeait l’usage. Alors, sur des os de cétacé ou bien l’ivoire des défenses de morse, à l’aide d’un fin burin de silex il gravait de nombreuses images. C’était l’histoire de ses chasses et de ses pêches, des espèces d’idéogrammes où on le voyait portant sur son dos le kayak de cuir qu’il dirigeait sur les eaux du Mackenzie ou même de l’océan Arctique, — car la tribu allait parfois jusque-là dans ses migrations, — capturant des phoques, tuant un ours. Ou bien c’étaient les portraits, fort ressemblants, tracés avec un art ingénu, de ces animaux ; ce qui paraît bien prouver qu’en effet il gardait dans les veines le sang des vieux chasseurs de l’époque de la Madeleine, qui nous ont laissé en France, dans les grottes où ils célébraient des rites mystérieux, des preuves si émouvantes de leur talent de peintres et de sculpteurs. Comme eux, Moutou-Apou n’aimait guère figurer que des choses qui ont vie et qu’on peut tuer pour se nourrir. Voilà pourquoi certains livres du pasteur norvégien, l’évangélique et mal récompensé pasteur Eriksen, l’intéressèrent. Quelques-uns étaient illustrés, les uns représentant des hommes et des femmes en costumes bizarres, ou presque nus, — à l’époque de la morale d’hiver, croyait-il, mais en réalité c’étaient les personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament — les autres habillés comme monsieur le pasteur, et portant le même magnifique chapeau de haute forme dont, même aux environs du pôle, celui-ci se coiffait, les jours de cérémonie.

C’étaient là des hommes et des femmes en vie, mais on ne les pouvait tuer pour se nourrir, et par conséquent moins attrayants, aux yeux de Moutou-Apou, que les bêtes dont les effigies peuplaient un autre des ouvrages de la bibliothèque de M. Eriksen. Plusieurs semblaient d’une taille monstrueuse, d’autres affectaient des formes bien étranges. Il ne faut pas s’en étonner : c’étaient les reconstitutions de la faune antédiluvienne, telles qu’on les pouvait contempler dans cette traduction anglaise de la Terre avant le Déluge, de M. Louis Figuier, vulgarisateur scientifique un peu oublié de nos jours, mais dont les honnêtes travaux ne sont pas sans valeur. Dans l’esprit de Moutou-Apou, ces animaux devaient être sûrement ceux qui se rencontraient dans le pays du missionnaire, aussi communément que les ours blancs et les morses dans la patrie des Inuits ; et cela lui fit une grande impression. Quel paradis que celui où l’on pouvait chasser ces montagnes de chair, ces êtres singuliers et gigantesques ! Il en rêvait dans la grande cave aux parois de neige, il en gardait la figure dans sa mémoire.


Juste comme le printemps polaire commençait, le pauvre M. Eriksen mourut, n’ayant pu résister aux rigueurs de ce climat épouvantable. Moutou-Apou le regretta sincèrement : il avait nourri l’espoir de l’accompagner lors de son retour dans ces régions du Sud, afin de contempler et de tuer, si possible, ces proies si avantageuses. Du moins, il aurait bien voulu garder le livre où il s’en repaissait par l’imagination ; mais le sorcier des Inuits, considérant que le pasteur était un autre sorcier, et son concurrent, exigea que sa bibliothèque fût enterrée avec lui. Il fit donc entasser les livres autour de son cadavre, sous de lourdes pierres qui formaient une sorte de grossière pyramide, ou plutôt un tumulus. Seuls, ses vêtements et sa batterie de cuisine furent partagés entre les principaux de la tribu, et Moutou-Apou n’eut rien parce qu’il n’était que le second mari de sa femme.

Cependant, l’image des chasses profitables qu’on devait faire dans ces régions du Sud continuait de hanter sa cervelle. Quand le printemps fut plus avancé, que le soleil se maintint quelques heures au-dessus de l’horizon ; que même, chose presque incroyable, les petites sauges qui étaient restées vivantes sous la neige montrèrent des fleurs, Moutou-Apou fit, en grand secret, ses préparatifs de départ. C’est-à-dire qu’il mit en état les quelques harpons qu’il possédait en propre, et vola à sa femme une assez belle provision de chair de phoque séchée, d’huile de poisson, et un kayak, Puis il s’enfuit, un soir de lune.