Moutou-Apou mit plusieurs mois à descendre la rivière Mackenzie. Tout d’abord, il fut obligé d’attendre l’émiettement des grands barrages de glace que le soleil n’avait pas encore fondus, et la débâcle. Puis il eut à porter son kayak sur ses épaules, afin d’éviter de redoutables rapides où il se fût sûrement noyé, bien qu’il nageât comme un saumon. Lorsqu’il était ainsi forcé de s’arrêter, il pêchait, chassait, augmentait la quantité de ses provisions de route. C’est de la sorte qu’il tua des rennes et des élans. Il ne connaissait encore ces animaux que par les images qu’il en avait vues dans le livre du pasteur Eriksen. Cela ne manqua point de l’affermir dans la croyance que, plus loin, il trouverait certainement les autres. Il en éprouva une grande joie dans son cœur, ou, comme il disait en son langage inuit, son ventre.
Le jour, la nuit, dormant, éveillé, il pensait les apercevoir ; il imaginait comment il les pourrait mettre à mort, par sa ruse et par sa force ; et sur des os de renne, surtout celui des omoplates, ou bien l’ivoire des défenses de morse, comme pour se débarrasser de cette hallucination en la fixant, tirant son burin de silex d’un petit sac en peau de renard tannée à la cendre et graissée, où il mettait les choses les plus précieuses qu’il possédât, il retraçait adroitement ces formes démesurées et désirables, telles que les avait fidèlement gardées son souvenir.
Enfin, plusieurs mois plus tard, il arriva sur les bords de l’océan Arctique. Les anciens de sa tribu étaient parfois allés jusque-là ; mais Moutou-Apou y trouva un spectacle qu’ils n’avaient point connu ; les Blancs étaient arrivés.
Dans ces solitudes affreuses, une grande ville venait de naître : vingt mille Européens s’y pressaient, avant de partir pour les régions désertes et fabuleuses où l’or, à ce qu’on disait, se cache sous la neige et la boue glacées. Il y avait des bars innombrables, où l’on vend, au poids de cet or, des breuvages violents qui échauffent le sang bien plus encore que l’huile de poisson. Il y avait des chapelles aux murailles de bois, aux toits en tôle ondulée, au sommet de quoi de curieux instruments, des sortes de chaudrons de cuivre renversés, animés par une espèce de marteau du même métal, font entendre une musique inouïe, délicieuse. Il y avait des magasins où l’on trouve des nourritures inconnues, savoureuses, et des objets étonnants d’où s’échappe une autre musique argentine lorsqu’on tourne une manivelle ou qu’on les caresse avec un outil brillant introduit dans leur ventre. Moutou-Apou ignorait les boîtes à musique et les réveille-matin. Ils lui parurent des miracles, des manifestations d’une sorcellerie toute puissante ; il en eut peur et désir. Mais tout cela se payait avec de l’or, et il n’avait point d’or ; il n’avait même pas l’idée que ce métal pût servir de moyen d’échange. Il proposa d’abord, contre un de ces admirables réveille-matin, un de ses harpons, et ne fut accueilli que d’un refus dédaigneux. Il tira alors de son sac en peau de renard tout le reste de sa propriété, mettant de côté, comme n’ayant aucune valeur, sauf pour lui, ces omoplates de renne, ces ivoires qu’il avait patiemment gravés…
Ce fut à cet instant, cet instant d’entre les instants, qu’il fut aperçu de M. Billington.
M. Billington n’est pas seulement un très distingué géographe ; il s’est consacré, depuis deux ou trois lustres déjà, à la solution des vastes problèmes qu’offre la préhistoire. Cette science est encore pour une bonne partie conjecturale ; elle a tout l’intérêt, tous les dangers aussi, du plus fabuleux roman. On ne sait jamais, avec elle, si l’on reste installé sûrement dans le domaine de la vérité, ou si l’on entre dans les espoirs illimités du rêve. Des faits y apparaissent, mais comme, dans un immense océan, ces îles qui marquent les plus hauts sommets d’un continent disparu, d’une Atlantide submergée, dont on ne saura jamais plus rien : la préhistoire est l’opium des savants… Ceci doit servir à expliquer pourquoi lorsque, pénétrant dans la même factorerie, M. Billington distingua les objets que le pauvre Moutou-Apou venait si vainement d’étaler sur le comptoir, cet honnête et très éminent préhistorien eut peine à réprimer un cri d’étonnement, de joie purement scientifique, de folle espérance d’une découverte qui pouvait à tout jamais illustrer son nom ! Que ce sauvage, — un Esquimau, à n’en pas douter, par son costume et tous ses caractères somatiques, — eût gravé ainsi, avec un talent incontestable, des rennes, des élans en pleine course, il n’y avait pas lieu d’en être absolument surpris : ces mammifères qui, à l’époque de la pierre brute, et des chasseurs de la Madeleine en particulier, parcouraient les plaines de la France, ont suivi le retrait des glaciers ; ils ont émigré vers le Septentrion, où ils existent encore. Les Esquimaux, les Indiens des terres arctiques les peuvent connaître, ils les chassent, ils les piègent. Mais ce gigantesque animal, représenté sur une omoplate de phoque avec tant de réalisme et d’exactitude, cet énorme et placide pachyderme à la trompe qui se repliait en touchant le sol, à l’épaisse et rude fourrure, aux défenses formidables recourbées en lame de cimeterre : c’était un mammouth, aucune hésitation, aucune discussion n’étaient possible, un mammouth ! Et l’on sait bien que les mammouths ont survécu jusqu’à la contemporaine époque géologique. Le cadavre de l’un d’eux n’apparut-il pas au jour, au début du XIXe siècle, sur les côtes de Sibérie, si bien conservé dans la glace d’une banquise échouée que les pêcheurs indigènes se purent nourrir de sa chair frigorifiée, et que l’on conserve, au musée de Saint-Pétersbourg, un fragment de sa peau ? Toutefois, ici, il y avait davantage, selon toute apparence : cet Esquimau avait vu un mammouth, un mammouth vivant, puisqu’il l’avait figuré, ressemblant et en acte, sur une plaque osseuse !
M. Billington fut généreux. En échange de ce qu’on pourrait appeler l’album de ses gravures d’histoire naturelle, Moutou-Apou reçut de lui, avec le réveille-matin auquel il avait cru devoir modestement borner ses désirs, une boîte à musique, une véritable boîte à musique qui jouait Plus près de toi, mon Dieu, et aussi O mon Fernand tous les biens de la terre, ainsi que God save the King. De plus, M. Billington lui fit comprendre, par signes, qu’il l’attachait à sa personne avec promesse de lui donner à manger toute la journée : le savant géographe avait lu que la voracité des Esquimaux est sans bornes ; mais il était résolu à ne point épargner la dépense pour s’attacher le témoin d’une survivance zoologique destinée sans nul doute à faire époque dans l’histoire de la science.
Ce marché conclu, il entreprit de faire interroger Moutou-Apou. Cela ne fut point facile. On ne trouva dans toute la ville, comme interprète, qu’un métis d’Esquimau et de Peau-Rouge qui ne comprenait qu’à demi ou au tiers le langage des Inuits, n’étant lui-même, et encore par sa mère seulement, qu’un Petit-Esquimau, de ceux qui habitent le Labrador. Moutou-Apou mit cependant la meilleure volonté du monde dans ses explications : il était aussi désireux que M. Billington, — je pense l’avoir fait comprendre, — de voir un mammouth, et croyait que ce blanc le lui ferait rencontrer. Et quand on lui demanda où il avait vu celui qu’il avait dessiné si exactement, il l’avoua sans aucun détour, mais l’interprète ignorant, ne saisissant que fort mal ses paroles, y entendit à peu près ceci : que Moutou-Apou avait vu ce mammouth dans le pays où il était né, et que c’était un sorcier extraordinaire qui le lui avait montré.
M. Billington s’empressa de consigner ce témoignage « oculaire » dans un rapport circonstancié qu’il expédia sur l’heure à Londres, où il fit grand bruit : tout paraissait prouver qu’il subsiste encore des mammouths, en tout cas un mammouth, dans une région hyperboréenne située aux environs des sources de la rivière Mackenzie, et qu’un Esquimau connaissait.
Des listes de souscription, pour organiser une mission scientifique ayant pour objet d’aller sur place étudier les mœurs de ce pachyderme, dont la race avait été jusque-là considérée comme éteinte, et le rapporter en Angleterre, mort ou vif, se couvrirent sur-le-champ de signatures. Le généreux lord Melville, grand chasseur et curieux des choses de la préhistoire, versa dix mille livres sterling, annonçant de plus qu’il prendrait part à l’expédition. Mais il y eut aussi, dons de petites gens, mineurs du Pays noir, potiers du Staffordshire, clerks et calicots des banques et des boutiques de Londres, des souscriptions d’un shilling et de six pence. Dans toute l’Angleterre, on ne parlait plus que du mammouth.