L’expédition, présidée par lord Melville, arriva au printemps suivant à Seattle, où les attendaient M. Nathaniel Billington et Moutou-Apou devenu magnifiquement gras, ainsi que l’indispensable et insuffisant interprète, le métis du Labrador. La municipalité de Seattle, et les mineurs qui se préparaient à partir pour les placers, offrirent une grande fête à tous ces éminents représentants de la science anglaise. On y but beaucoup de champagne à vingt dollars la bouteille et plus encore de whisky. Moutou-Apou se grisa superbement : il était entièrement convaincu désormais de la supériorité des breuvages du Sud sur l’huile de poisson. Par surcroît, il connaissait maintenant la manière de s’en procurer, ayant acquis un assez joli sac de poudre d’or à reproduire, sur tous les os de bœufs, de moutons, et même de lapins mis à sa disposition, l’intéressante silhouette du fameux mammouth, que les mineurs enthousiastes se disputaient.

La mission se mit en route. Le voyage fut long et pénible. L’infortuné lord Melville mourut du scorbut, victime de la science et de sa généreuse curiosité. Trois autres membres de l’expédition eurent le nez gelé. Mais M. Billington avançait toujours, insensible aux frimas, soutenu, comme intérieurement échauffé, par l’ardeur de son rêve et du mirage de l’éternelle gloire qu’il attendait. Moutou-Apou, enfin, le conduisit un jour, ainsi que tous les survivants de la mission, les estropiés et les autres, devant un tas de pierres et leur dit, avec un paisible et joyeux sourire :

« C’est là ! »

M. Billington, qui n’avait jamais eu froid au cours de ces quatre mois de marche à travers un pays désolé, sentit subitement son sang se glacer dans ses veines. Le mammouth était-il mort, l’avait-on enterré ? Sa déception, hélas ! fut plus amère encore… A grands coups de pics et de leviers, on démolit, on éventra le cairn élevé par les Inuits. Complètement gelé, le corps de M. Eriksen y reposait, intact, entouré de ses livres. Moutou-Apou en prit un, le feuilleta d’une main assurée, et, triomphalement, du doigt, montra le mammouth. Il était bien là, en effet, entre la page 220 et la page 221, tel que l’a ingénieusement reconstitué l’imagination de l’illustrateur de M. Louis Figuier, d’après les travaux paléontologiques de l’illustre Cuvier… Moutou-Apou avait eu simplement de la mémoire, l’admirable et fidèle mémoire des artistes, des enfants, des chasseurs.

Il ne comprit jamais pourquoi M. Nathaniel Billington s’abattit brusquement sur le sol, anéanti, pleurant à chaudes larmes, — puis, se relevant, lui logea un magnifique coup de pied au derrière. Peut-être pensa-t-il que c’était là « manière de blancs », un rite de leur religion quand ils exhumaient un de leurs frères. En tout cas, il avait été bien nourri, bien payé. Il s’estima fort satisfait de l’aventure, et continua de dessiner des mammouths à ses heures de loisirs.

Cette invraisemblable histoire est rigoureusement vraie. Vous pourrez en retrouver tous les éléments dans les journaux anglais d’il y a trente ans.

LE MANTEAU DE PLUMES

En avril 1918, me dit le capitaine John Birchwood, l’hélice de mon petit vapeur s’enroula autour d’un câble que des idiots avaient laissé à la traîne entre deux eaux, dans la rade foraine d’Apia, le principal port, le seul, pratiquement, des îles Samoa : ce qui fait qu’elle cassa net, comme de raison ; elle ne valait plus grand’chose, et déjà il m’avait fallu la rafistoler moi-même, devant les Fidji, par les moyens de mon bord. Mais un vapeur américain me prit en touage — à la remorque, comme vous dites plutôt, vous autres Français — et j’accostai comme je pus.

Fort heureusement, l’arsenal d’Apia avait été largement approvisionné par les Boches, ses anciens propriétaires. De sorte que je pus me procurer une hélice, et moins cher que je n’eusse payé à Glasgow.

Le temps de démonter les débris du vieil outil, de poser le nouveau, de faire gratter mes tôles, qui commençaient d’en avoir besoin : j’en avais bien pour un mois ou six semaines. Je n’en fus pas trop fâché ; les marins sont toujours heureux des occasions qui se présentent de rester quelques jours à terre. N’empêche que je ne fus pas long à trouver les délices d’Apia un peu monotones… Quand les vahinés des Samoa sont jeunes, elles sont gentilles, mais c’est extraordinaire ce qu’elles développent de corpulence en prenant de l’âge ! Dans ce pays-là une dame de cent kilos est une sylphide. Je n’exagère pas ! Et, si vous voulez le savoir, ça n’est pas mon goût.