Alors je pris mon fusil, j’achetai un cheval, et gagnai dans cet équipage Toutouila, qui est l’île la plus au nord de l’archipel. Le cheval ne me servit à rien du tout, mais vous savez que la première chose que fait un marin, quand il est à terre, c’est de monter à cheval, ou du moins de se figurer qu’il va monter à cheval : c’est une idée de magnificence. Je n’eus qu’à me louer, au contraire, d’avoir emporté mon fusil. Toutouila est le paradis des oiseaux, et même des oiseaux de Paradis, ou du moins d’oiseaux qui leur ressemblent beaucoup : à peine moins brillants de plumage, avec une queue en forme de lyre. Avant que nous fussions venus vendre aux Samoëns nos cotonnades de Manchester en échange de leur coprah et de leur nacre, les femmes de Toutouila tissaient, tressaient, brodaient, je ne sais comment dire — c’est une fabrication si singulière ! — les plus beaux manteaux de plumes qui se pussent trouver dans toutes les îles du Pacifique : des miracles, des choses sans prix ! Les belles dames de Londres qui paient mille livres un manteau de zibeline me font rire ; elles ne connaissent pas le manteau de plumes des Samoa. C’est de l’or, des émeraudes, des rubis ! C’est mieux, même, plus plaisant à l’œil : plus brillant et plus doux à la fois, avec des dessins, des tableaux, comme si on voyait en rêve des fleurs, des palmes, des lacs et le ciel… Il fallait deux ans aux Samoënnes pour finir un de ces manteaux : rien d’étonnant ! Vous pourriez en donner cent à vos tisserands de Lyon, ils y renonceraient. Je ne vous conte pas d’histoires sous prétexte que je reviens de loin, et je suis sûr de ne pas me tromper : à force de bourlinguer, je suis arrivé à savoir la valeur des choses.

Il y a tout de même un point qui ne me paraissait pas clair. Il en faut, des oiseaux, des plumes d’oiseaux, pour un seul de ces manteaux : des centaines et des centaines. Comment faisaient-ils pour les tuer, les Samoëns, à l’époque où ils n’avaient pas de fusils ? Et ils ne connaissaient pas même l’arc : rien que des sagaies, et un bâton de jet, qui ressemble un peu au boomerang des sauvages d’Australie, plus l’ordinaire casse-tête, bien entendu ! Vous comprenez que ça m’intriguait, et quand j’ai découvert la vérité, elle m’a paru si invraisemblable que je n’ai pas voulu y croire.

Elle me vint sous la forme d’un grand vieux, sec comme une planche d’acajou, et de la même couleur, sur lequel je tombai un jour, dans la montagne. Il n’eut pas l’air d’abord bien content de me voir, et me fit signe de ne pas bouger. Entre leur pas et le nôtre, quelque soin que nous y mettions, il y aura toujours autant de différence, pour le bruit, que du vol d’une hirondelle à celui d’un aéroplane. Il balançait une espèce de pique, longue de plus de cinq fois la longueur de son propre corps, et visait quelque chose, dans un arbre. Son bras se détendit pour atteindre, à quarante mètres, un magnifique perroquet, jaune et bleu, que je n’avais même pas su voir. Mais ce n’était pas cette volaille qui m’intéressait, c’était la pique, mince comme une canne à pêche : elle avait dix mètres de haut ; et légère, et dure, inflexible ! Plus tard ce vieux m’expliqua qu’il fallait abattre tout un gros arbre pour en tailler seulement deux. Il coupait le tronc à la hache, et c’est encore avec cet outil civilisé qu’il dégrossissait d’abord ses javelots : mais tout leur finissage était fait avec des racloirs de pierre : un travail de six mois pour chacun d’eux ! Au fond, des trucs comme ça, c’est peut-être plus difficile à inventer et à fabriquer qu’un téléphone ; il y faut une espèce de génie, et une adresse que nous n’avons pas. Ça m’amusait tellement de le voir se servir de son bird’s spear — c’est le nom que lui donnent les colons anglais — que je ne tirai plus un coup de fusil : je le suivais comme un enfant pour le regarder. Ça le rendit fier, et il devint ami avec moi, très vite. Il parlait assez bien pidgin, le « sabir » international des mers du Sud, de sorte qu’on s’entendait sans trop de peine. Il portait dans un sac en fibres de cocotier le produit de sa chasse, près de deux douzaines d’aras de toutes les couleurs, de beaux pigeons bleus, et deux porte-lyres. Je lui demandai :

«  — Tu les manges ? »

Il secoua la tête :

«  — Manteau !… » fit-il brièvement.

Je sentis le cœur me sauter de joie. Ainsi, sans le vouloir, par un pur hasard, j’étais tombé sur un bonhomme — le seul qui restât aux Samoa, probablement, et dans toute l’Océanie — chez qui l’on pratiquait encore cette industrie perdue. Je ne dis rien. J’ai vu assez de sauvages dans ma vie pour savoir qu’il ne faut pas les brusquer. Mais je le menai à mon petit campement, j’ouvris devant lui mon bagage en regardant ses yeux pour voir quelles choses tenteraient ses désirs. Il demeura d’une froideur suprême, jusqu’au moment où, ne croyant plus que rien le pourrait séduire, je refermais, presque aussitôt que je l’avais ouverte, une boîte d’hameçons anglais, tout à fait ordinaires. Alors il fit : « Heu ! » du fond de la gorge, avec admiration, car il fabriquait encore ses hameçons avec des arêtes de poissons et les esquilles du squelette de petits oiseaux. Je lui donnai tout de suite la boîte, bien entendu.

C’est ainsi que j’achevai sa conquête. Il me conduisit chez lui. Il avait planté sa case dans un endroit délicieux, au bord d’une lagune qui n’est séparée de la mer que par une étroite bande de coraux. Des cocotiers qui poussent dans le sable, un sable fait de toutes petites coquilles ; près de là, une petite rivière ombragée de fougères arborescentes. C’était là qu’il vivait, avec sa vieille vahiné, son fils aîné, un beau diable aux traits presque européens, et pas plus brun de peau qu’un Italien, aussi grand et aussi fort que lui, mais qui boitait très bas d’une jambe ; la vahiné de ce fils, encore jeune et très jolie, ma foi, malgré les yeux un peu enfoncés de sa race, qui donnent l’air de regarder en dessous, et les deux enfants du ménage, tout nus, souples, câlins et malins comme de petits chats. Je croyais que c’était tout, mais j’entendis geindre et tousser dans la case ; et quand j’y pénétrai, bien qu’il n’y sentît pas bon, car elle n’avait qu’une fenêtre et une porte, toutes deux très basses, à la mode du pays, je vis se lever à demi, pour me faire honneur, son second fils, roulé dans des tas de couvertures, et grelottant. Ce n’était plus qu’un squelette ambulant : il me parut au dernier degré de la phtisie.

… Et puis la grosse vahiné et sa bru, en train de tisser le manteau de plumes ! On ne peut pas se figurer ça, même en rêve, même en fumant l’opium ! Le vieux, qui s’appelait Taouhaki, me dit qu’il serait fini dans quinze jours.

J’en avais une envie, une envie, de ce manteau ! Je savais qu’à Londres ou à Paris je le revendrais bien mille livres. Alors je tirai mes plans pour me le faire donner… Je vois que je vous choque, mais vous n’y êtes pas ; dans les mers du Sud, on n’achète jamais rien : vous faites un cadeau, on vous rend un cadeau. J’envoyai mon matelot, avec la barque, à Apia, en lui disant de me rapporter le plus beau gramophone qu’il pourrait trouver.