J’en eus pour mes vingt-cinq livres ; c’était un gramophone boche, tout ce qui se fait de mieux. Et, en effet, quand ils entendirent la Marseillaise, Rule Britannia, la Wacht am Rhein, la chanson de Mignon, et Plus près de toi, mon Dieu, l’hymne qu’on jouait, vous savez, quand le Titanic a sombré, ils furent éperdus d’enthousiasme. Le tuberculeux lui-même sortit pour entendre ; il pleurait d’émotion et de volupté. Ces pauvres gens ne pouvaient croire qu’il y eût au monde chose plus merveilleuse.
Je finis par leur laisser mettre les disques qu’ils voulaient, et pendant ce temps-là, m’appliquai à lire les journaux. Vous vous souvenez qu’elles n’étaient pas gaies, les nouvelles de la guerre, au printemps 1918. Ça m’absorbait, et je n’avais pas envie de rire.
Taouhaki s’en aperçut. Il me demanda, compatissant :
« — Ton cœur est sous la pluie ?
« — Ce sont des nouvelles de la guerre, en Europe, lui dis-je.
Sa réponse m’étonna. Il prit une figure toute riante :
« — Vous avez la guerre, en Europe ? Vous êtes bien heureux !
— Heureux ! fis-je sévèrement ; notre guerre a coûté des millions et des millions de vies ! »
Parler de millions à des gens qui ne peuvent compter que jusqu’à cinq, sur les doigts d’une seule main, c’était une bêtise. Il ne comprit pas, et me crut encore moins.
« Vous êtes bien heureux ! reprit-il. Ah ! si nous pouvions encore avoir la guerre, aux Samoa ! Je n’aurais pas un fils infirme pour le reste de sa vie, et l’autre qui va mourir ! »