Je traduis son pidgin, vous concevez. Et voilà l’histoire incroyable, l’histoire absurde qu’il me conta :

«  — Il y a beaucoup de feuilles mortes depuis ce temps-là (beaucoup d’années écoulées), on se faisait la guerre une fois par lune, aux Samoa ! Tantôt avec une tribu, tantôt avec une autre, un seul jour, une fois par lune, et c’était un jour de réjouissance…

«  — Mais les morts, les blessés ? lui représentai-je.

«  — Il n’y avait jamais de morts, jamais de blessés, protesta-t-il, stupéfait. On essayait de se surprendre, il y avait des règles établies depuis toujours, pour montrer celui qui est le plus fort… Alors le plus faible se reconnaissait vaincu : ce n’est pas la peine de se laisser tuer quand on est le plus faible… Une fois, dans ma jeunesse, il y a eu un mort, pourtant, par accident. Ça causa une telle tristesse que les deux armées rentrèrent tout de suite chez elles, et c’est la seule fois où il n’y a eu ni vainqueur ni vaincu !

« Mais les missionnaires protestants d’Amérique et d’Angleterre sont arrivés, ils nous ont convertis, et ils ont dit : « Comment, vous faites la guerre ! C’est immoral, c’est épouvantable, c’est défendu par Dieu ! Il ne faut plus faire la guerre ! »

« On jour a répondu : « Mais c’est la seule chose qui nous amuse ! — Nous allons vous apprendre un jeu qui a la faveur de Notre Seigneur Jésus-Christ, ont dit ces missionnaires, et qui est bien plus amusant que la guerre. Ça s’appelle le kika (le cricket). »

« Ils nous ont appris le kika. Ça se joue avec des boules très lourdes, entourées de peau, et des espèces de bottes encore plus lourdes. A la première partie, notre roi est tombé, la tête fracassée par une de ces boules, et il est mort encore trois Samoëns, parce que nous y mettions beaucoup de vigueur. Alors les hommes de la tribu qui avaient eu le plus de tués ont demandé leur revanche pour le samedi suivant, et depuis ce moment-là, il meurt au cricket cinq ou six Samoëns par semaine. C’est un fléau abominable ! Mon second fils a eu la poitrine broyée par une boule, et c’est depuis ce jour-là qu’il est malade. L’aîné a eu la jambe cassée… Je me suis dit : « Ils vont le faire mourir aussi ! » Et c’est pour ça que je suis allé m’établir avec ma famille à Toutouila, où on ne joue pas au kika. »

«  — Voilà ! reprit le capitaine Birchwood ; j’appris ainsi qu’il est toujours funeste de changer les usages d’un peuple, et ça me fit plaisir de voir que les missionnaires avaient fait une sottise, parce que nous, les marins et les commerçants, nous n’aimons pas les missionnaires… Mais je pensais toujours au manteau ! Quand il fut tout à fait fini, je dis à Taouhaki, en lui montrant le gramophone :

«  — Tiens, je te le donne. »

Il secoua la tête :