— Après tout, pourquoi ne pas lui dire, pourquoi ne pas dire ?… Viens avec moi !
A travers les vieilles rues du vieux Marais, nous marchâmes quelques moments en silence.
— C’est là ! fit bientôt Sartis.
Ces mots avaient sonné dans sa bouche avec un accent singulier, où il y avait presque de l’extase — du respect, de la vénération, en tout cas : l’accent d’un moine pieux qui vous montre un sanctuaire, ou la châsse qui contient une relique sans prix. Il s’était arrêté devant une antique demeure, au fond d’une cour : des pilastres droits et un fronton avec un œil de bœuf ; un édifice noble et grave qui datait de la première partie du règne de Louis XIV, et tel qu’il s’en trouve encore quelques-uns dans ce quartier, envahi par le commerce et les petites industries parisiennes, couvert à chaque étage d’enseignes qui déshonorent les lignes de cette architecture, mais, malgré tout, conservant je ne sais quelle grandeur. Imaginez un gentilhomme réduit à demander l’aumône. Par un vaste escalier, à l’évolution si douce que, jadis, les contemporains de Mme de Sévigné l’avaient pu gravir en chaise à porteurs, il me fit monter au troisième étage ; le second était occupé, à ce qu’il me sembla, par les ateliers d’un maroquinier. Au troisième toutes les pièces, primitivement, avaient dû se « commander » ; il fallait toutes les traverser pour arriver à la dernière. Mais, à une époque déjà ancienne, un des propriétaires avait ménagé, devant les fenêtres qui donnaient sur la cour, une galerie qui desservait ces vastes chambres ; et celles-ci, à leur tour, coupées en deux, trois parties par des cloisons, formaient autant de modestes logements.
C’est dans un de ces logements que Sartis m’introduisit.
— Voilà vingt ans que je suis là, dit-il, vingt ans ! Et je mourrai ici — le plus tard possible !
— Tu es heureux ?
Il me jeta un regard plein d’une joie ineffable.
— Oui, dit-il à voix basse : parce que j’ai toujours quelque chose à désirer !
Il tira sa montre.