— Attends encore dix minutes, fit-il, d’une voix impatiente. Dans dix minutes, je crois que tu comprendras… parce que d’autres ont déjà fait l’expérience ! Je sais que je ne suis pas victime d’une illusion : c’est tous les soirs, à la même heure. Parfois plus souvent ; mais en tout cas tous les soirs, à cette heure-ci. Place-toi là dans ce coin, avec moi…
Et voici ! C’est si peu de chose, en vérité ! Pourquoi n’en porterais-je pas témoignage ? D’abord, cela ne peut-il s’expliquer par des causes toutes naturelles : la transformation, peut-être, des senteurs des maroquins du Levant emmagasinés à l’étage inférieur, ou les exhalaisons des vieilles murailles de ces vieux édifices ? Ce sont parfois d’horribles relents de décomposition. Mais pourquoi, une fois par hasard, ne serait-ce point un parfum ? Car ce fut un parfum qui, doucement, commença de flotter, très faible au début, puis plus intense, et qui semblait se déplacer : un sillage de parfum, qui se définissait, que je reconnaissais : l’odeur d’une gerbe d’œillets roses, cette odeur un peu poivrée, voluptueuse…
— Suis-la ! chuchota Sartis. Elle va gagner la porte d’entrée et sortir par la galerie. Toujours, toujours ! C’est toujours comme ça.
Et le mystère odorant, en effet, traversa les deux pièces, traversa la galerie, sembla se perdre dans le grand escalier…
— Les autres locataires aussi le sentent, murmura Sartis. Je leur ai demandé ; mais ils ne font pas attention. Ce sont de pauvres gens ; ils ont autre chose à penser… Et n’entends-tu pas marcher aussi ; deux petits talons de mules, sur le plancher ?
— Non, répondis-je, je n’entends rien.
— C’est parce qu’on fait du bruit dans les ateliers du dessous, fit Sartis en soupirant, mais quelquefois j’entends, je t’assure : deux petits talons de mules ; elle part, pour le souper et pour le jeu. Sa chaise est toute prête en haut des marches. Elle a sa robe à grands paniers, et un corps de jupe qui tombe très bas. Ses porteurs la conduisent aux Tuileries. C’est avant que le Roi ait fait bâtir Versailles.
— Tu l’as vue ?
— Non, avoua-t-il, secouant la tête, je ne l’ai pas vue, je sens seulement l’odeur des œillets qui meurent à son corsage, et certains jours, j’entends ses pas… Une autre fois, la nuit, très tard, j’ai perçu un bruit de soie froissée, une femme qui se déshabillait ; et elle a ri ! Je te jure que j’ai entendu rire, dans cette nuit profonde. J’ai allumé une bougie et il n’y avait rien. Mais j’attends ! Je te dis que j’attends ! Je sais comment elle est faite, et sa toilette, et sa beauté ! Et la couleur de ses cheveux. Elle est blonde. Je crois aussi qu’elle porte une pierre rose à l’annulaire de la main gauche.
— Et… demandai-je, tu sais qui elle est ?