— Quelque chose dans le filet, sur bâbord, nord-ouest, après la troisième bouée, dit-il. La quatrième a foncé. Ça tire dessus.

Le petit midship n’avait pas encore un poil de barbe, et sa figure, si pleine et si lisse qu’on eût dit d’une grosse fille campagnarde, n’était plus qu’un coup de soleil. Elle avait l’éclat de la tomate sur les joues, de la viande crue sur la nuque. Quand il parlait, il bafouillait effroyablement à cause de son horrible timidité, avec un accent méridional qui sonnait comme un timbre de cuivre, et ça le rendait presque incompréhensible. Il fallait avoir l’habitude. Mais le commandant avait eu tout le temps pour la prendre, depuis vingt-deux mois qu’ils bourlinguaient ensemble dans la Méditerranée, toujours entre les mêmes îles et les mêmes golfes de la côte grecque !

Le petit midship était un Français, né à Barcelone. C’est quelquefois une bonne chose, pour les enfants, d’avoir vécu à l’étranger ; ça les trempe, ça les rend surtout volontaires. Ce gamin avait déjà passé les examens du long cours, puis s’était inscrit pour ceux de l’École navale. Et comme la guerre avait éclaté, une décision du ministère de la marine avait fait de lui un aspirant, ou un « midship », comme on dit plus généralement, même dans la marine française. Quant à son chef, c’était un ancien premier maître, versé dans la réserve. On lui avait donné le commandement de ce chalutier.

Dans le lointain, la noble masse de l’Acrocorinthe apparaissait toute en rose et en velours chocolat. Il était quatre heures du matin. Les sèches montagnes du Péloponèse se transfiguraient, somptueuses comme un tapis de Turquie. Mais les deux hommes n’avaient aucun regard pour ces choses. Depuis vingt-deux mois ils ne voyaient que la mer. Leur équipage aussi. Depuis vingt-deux mois ils n’avaient pas dormi une moyenne de quatre heures par nuit. Ils n’étaient jamais revenus en France, et ne descendaient que bien rarement à terre. Ils escortaient les navires de commerce avec leur chalutier à vapeur. Ils posaient des ceintures de filets autour des ports, des golfes et des détroits, pour fermer la route aux sous-marins, et peut-être les prendre. Ils traînaient des dragues, armées de puissants sécateurs, pour faire remonter les mines à la surface et les détruire. Le petit midship était bien plus souvent dans le berthon ou à cheval sur une des bouées, soulevant les filets, de l’eau jusqu’à mi-corps, que dans le chalutier. Il ne rouspétait jamais. Son rêve seulement était d’être inscrit au tableau des enseignes. Il se voyait enseigne comme d’autres rêvent de passer président de la République.

L’ancien premier maître était beau comme un chevalier des anciens jours. Ses yeux s’étaient enfoncés sous l’arc resté très pur de ses cils, à force de regarder la mer ; et il ne parlait jamais que d’une voix très douce ; un gentilhomme, qui s’appelait Bonnard, tout uniment. La France en fait beaucoup comme ça. Il demanda :

— Quelque chose dans le filet ? Quoi ?

— Ça ne doit pas être un sous-marin, répondit l’enfant avec regret. Mais je crois que c’est une mine. A trois mètres sous l’eau.

— En dérive, alors, dit le commandant, Ça se peut. Je vais aller voir avec vous.

Il fit armer le deuxième berthon.

La mer était très calme. Elle gonflait seulement le dos, par places, sans raisons appréciables, comme fait l’eau qui commence à bouillir, dans une marmite. Un grand goëland, qui picorait on ne savait quoi sur l’arête du filet, s’envola paresseusement.