A ce moment même, on entendit une détonation sourde ; un grand souffle de vent passa sur le navire, un souffle bizarre, qui courait à l’inverse des vents « commerciaux », de l’alisé ordinaire. Une vaste gerbe d’écume et de fumée monta vers le ciel comme un geyser. Les cachalots plongèrent, silencieusement. Mais le matelot de vigie annonça :
— Il en est resté un ! Débris d’un souffleur par bâbord, 30 degrés nord-ouest !
Et le commandant déclara :
— Oui, il est en morceaux. La pauvre bête a passé sur une mine en dérive…
Il ajouta, tout pâle :
— Dix minutes de plus, et si j’avais fait cette route, c’était le bateau qui cognait dessus !… Combien de temps y en aura-t-il encore dans l’eau de ces sales trucs ?
… Oui, combien de temps encore, en pleine paix, pour rappeler aux hommes la folie et la cruauté insensée de la guerre, les mines en dérive continueraient-elles d’errer partout, au hasard, sur l’étendue des flots, — leur méchanceté sournoise, inintelligente et désastreuse flottant sans fin, jusqu’à la seconde farouche qu’elle rencontrerait l’étrave d’un navire ? Durant des années, en pleine paix, la mer demeurerait presque aussi dangereuse qu’aux jours de la grande guerre. Abandonnées par un courant, reprises par un autre, les mines perfides feraient lentement le tour du globe, puis recommenceraient. Jusqu’au jour…
… Il se pouvait que celle-là ne fût pas seule, qu’elle fît partie d’un chapelet. Le grand paquebot ralentit sa marche. Il n’avança plus qu’avec prudence, comme à tâtons. Les vagues poussèrent à sa rencontre de larges lambeaux de chair, de l’huile, de la graisse qui surnageaient.