— Du genièvre, suggérai-Je.

— Je crois que oui. Les spirits, c’est défendu au soldat anglais, il n’y a que les officiers qui aient le droit d’en boire. Mais on entrait dans cette maison-là par une porte de derrière, on restait dans une petite chambre sur le derrière, et on pouvait s’en donner tant qu’on voulait, pour son argent. Je vous ai fait comprendre que nous avions de l’argent.

— Et il m’a dit, marqua le premier tommy, il m’a dit, quand nous sommes partis, que j’étais saoul !

— Tu étais saoul, affirma son camarade. Si tu n’avais pas été si saoul, ça ne serait pas arrivé. Tu chantais : « Lizzie, ma chère, coupe-moi les cheveux ! » et je t’ai fait une suggestion qu’un soldat devait savoir porter sa liqueur aussi bien qu’un bloody lord.

— Enfin, on s’est disputé, admit le premier tommy, on s’est fait ramasser par le lieutenant Baines, il y a eu rapport, tout ce qui s’ensuit, et le capitaine nous a mis quinze jours de clink, pour avoir été désordonnément saouls.

— Et comme il n’y a pas de clink à Estaires, ces quatre-là, que vous avez eu le plaisir et l’honneur de voir, ont été commandés pour nous conduire au clink de Hazebrouck.

— On y est allé le lendemain, continua le premier, et vous comprenez que le lendemain on était perfectly sober, parfaitement guéris. Nous étions sans armes, avec les quatre, baïonnette au canon, qui nous conduisaient, et ça faisait un magnifique cortège. Je vous ai dit que nous étions dégrisés, mais on avait soif, oh ! on avait soif ! on avait la langue comme en coton, j’aurais donné mes deux bras pour un verre d’eau de Seltz… C’est toujours comme ça, le lendemain, sir ! Alors, j’ai dit aux quatre : « Si vous êtes des chrétiens, ne nous faites pas tirer toute la route — il y a huit bons milles entre Estaires et Hazebrouck — sans nous donner à boire : de l’eau, rien que de l’eau. On n’a pas besoin d’autre chose.

«  — Je le pense bien, a répondu un des quatre, que vous n’avez pas besoin d’autre chose. »

« Là-dessus, nous avons fait halte devant un estaminet. Les quatre nous ont fait porter de l’eau sur la route, mais eux, ça n’est pas ça qu’ils ont pris, les cochons, à notre santé. Après, c’est comme je vous le disais tout à l’heure, un verre en appelle un autre, n’est-ce pas ? Ils se sont arrêtés partout, partout, dans tous les estaminets. Et ils disaient : « C’est un devoir de charité que nous accomplissons. Donnez de l’eau à nos prisonniers ! » Nous, on en avait assez, de boire de l’eau. Mais eux, ils avaient toujours soif, ils avaient de plus en plus soif, et vous pensez bien que ce n’était pas avec de l’eau qu’ils traitaient leur maladie… A la fin, ils nous ont donné leurs fusils, leurs quatre fusils, avec les baïonnettes et tout le fourniment. Et ils chantaient : « Lizzie, ma chère, coupe-moi les cheveux ! » Ça, c’est ce que j’appelle un retour de choses d’ici-bas ! Moi, je ne chantais plus ! Nous trouvions ça dégoûtant à voir, un homme saoul, quatre hommes saouls ! Le caporal Thompson avait laissé tomber sa casquette. Je l’ai ramassée, et je la lui ai gardée : il faut avoir du respect pour les chefs. Les autres, ils n’y voyaient plus. C’est comme ça qu’on est tombé, pour ainsi dire, dans les bras, tout près d’Hazebrouck, du colonel Wendell, qui revenait d’inspecter les cantonnements. A ce moment-là nous deux, nous étions assis, bien gentiment, sur le bord de la route et on regardait les quatre qui dansaient la gigue. Le colonel a dit :

— « C’est dégoûtant ! (Justement ce que je pensais !) Voilà quatre hommes qui sont saouls… comme des porcs. Et ces deux autres, là, qu’est-ce qu’ils font à se gratter les… oreilles ?… Ils n’ont pas bu, ces deux-là, pourtant ! »