Donc, nous étions sortis courageusement, bien empaquetés dans nos imperméables. Mais nous n’avions pas encore dépassé les dernières maisons du faubourg que l’averse redoubla. On n’y voyait plus à deux pas devant soi, les gouttes de pluie vous piquaient les yeux comme des aiguilles. Avec ça, une boue qui vous arrachait littéralement les souliers des pieds. Nous reconnaissant vaincus par les éléments, nous entrâmes dans le dernier estaminet à gauche, sur la route de Bailleul, à l’enseigne du Blanc Seau — le seau est peint au-dessus de la porte, et il est blanc, effectivement.

Mervil consacra séance tenante tous ses soins à la confection d’un « genièvre brûlé » — du genièvre, du citron, des clous de girofle, du sucre, et une allumette pour faire flamber le tout — que nous avions commandé à la patronne, une dame bien aimable, et pas trop laide. Pendant ce temps-là je regardais par la fenêtre.

Un détachement de douze hommes, commandés par un vieux sergent, — régiment des fusiliers du Berkshire, comme je pus le voir à leurs pattes d’épaule, — passa, faisant jaillir la fange jusque sur le trottoir. Au milieu du détachement marchait, les mains attachées derrière le dos par des espèces de poucettes qui sont le « cabriolet » employé par la police militaire anglaise, un homme surnaturellement blême, habillé comme un bourgeois aisé.

— Plains-toi donc ! dis-je à Mervil, le voilà, ton croquis !

— Jésus-Maria ! fit la patronne en joignant les mains, — puis elle fit un signe de croix, — c’est l’espion qu’ils mènent fusiller à Bailleul.

Tiens, c’est vrai ! Nous avions oublié. L’exécution, c’était pour aujourd’hui : l’exécution de l’espion allemand qui avait trouvé moyen de s’installer quatre mois durant à Bailleul comme marchand de beurre et de lait. Cet espion-là ne devait pas être le premier venu : lors de son interrogatoire devant le conseil de guerre, il n’avait plus cherché à dissimuler qu’il entendait et parlait parfaitement l’anglais, bien qu’il eût toujours affecté auparavant de n’en pas comprendre un mot. Probablement officier dans l’armée allemande : mais il avait nié cette qualité jusqu’au dernier moment. On avait dû le condamner sous le nom qu’il avait pris : un nom franco-flamand, bien entendu.

Quoiqu’il eût été jugé par le conseil de guerre qui siégeait à Hazebrouck, il devait être fusillé aux abords de Bailleul, c’est-à-dire sur les lieux où il avait le plus ordinairement exercé son industrie. Mervil et moi, nous nous regardâmes : il valait la peine d’affronter ce temps de chien pendant dix ou douze kilomètres pour assister à l’exécution.

Rendossant en hâte nos imperméables, nous nous précipitâmes sur la route avec l’intention de suivre le sinistre cortège.

— No, sirs, nous dit le vieux sergent, avec la plus grande politesse, mais aussi avec une fermeté toute militaire, stay where you are, please. Restez où vous êtes.

Il ajouta, avec une sorte d’humour froid, la phrase policière si souvent entendue dans les grandes villes :