III
LES NOCES DU MONARQUE
Le jour où le Monarque apprit que madame Emma, dont il avait fait la connaissance à Nîmes, recevait de son frère de Marseille, chaque trimestre, une rente de cent francs, ce qui faisait, bon dieu ! quatre cents francs par an, ce ne fut pas l’avarice, mais l’étonnement et la timidité qui lui donnèrent tant d’émotion. Il ne sut pas deviner que si madame Vidoulenc lui faisait cette confidence, c’est que, de son côté, la splendeur des vêtements du Monarque, qu’elle venait de comparer avec la modestie de sa propre toilette, lui inspirait un sentiment d’humiliation.
Le Monarque portait un complet confectionné à carreaux alternativement jaunes et violets, nuance riche et singulière que seul, dans la nature, le plumage de certains oiseaux peut rappeler, mais avec moins d’éclat. Ses souliers, jaunes également, qu’il venait de faire cirer dans une rue de Nîmes, près de l’endroit où se dresse, en bronze, l’effigie de l’empereur Hadrien, brillaient de telle sorte qu’il y aurait pu mirer, en penchant un peu le corps, son chapeau mou à l’italienne, couleur pain brûlé. Le blanc de son plastron de chemise était relevé d’un semis de petites fleurs rouges ; le col, bas et mou, s’ornait d’une régate toute rouge. Ainsi le Monarque apparaissait, sous le soleil couchant, comme une symphonie d’or et de pourpre ; et pour sa personne même, elle était vive, mince et dégourdie, vaillante et noble.
Ce complet magnifique était sa seule fortune ; le Monarque ne possédait rien autre au monde. Vous vous en souvenez, il avait eu des vignes, dans le temps, mais le phylloxera les avait mangées, et il a aidé le phylloxera dans la mesure de ses propres moyens, qui sont vastes, ingénieux et divers. A cette heure, il ne lui reste plus qu’un petit jardin, autour d’une masure, et quand il a en vérité trop besoin d’argent, il se loue chez les riches. Mais en général, autant que possible, il ne fait rien, et c’est pour cette cause qu’on l’appelle le Monarque, non pour une autre. Car la vie est la vie, va, elle est bonne ! Il y a les noces, il y a les naissances, Il y a même les enterrements. Il y a la pluie, qui retient les gens chez eux, et ils s’ennuient, il leur faut quelqu’un ; le soleil, qui les égaie, et ils ont besoin qu’on leur chante. Il y a la chasse, il y a la pêche, et les vendanges, et l’époque où les Lyonnais viennent acheter les cocons. A l’Espélunque, on ne peut pas les conduire à l’Opéra, ceux à qui on veut faire politesse, alors : on leur délègue le Monarque. Il est la joie, il est la lumière, il est la musique ; et son âme souple et un peu folle n’est voluptueuse qu’avec innocence.
La carrière même qu’il a embrassée l’exige, et je vous l’ai dit. Si l’on veut rester l’ami des familles, il ne faut pas y jeter le trouble. Aussi le Monarque aurait-il vivement souhaité la présence, à l’Espélunque, d’une veuve jeune et indépendante. Mais il n’y en avait plus, depuis le départ de madame Fumade, et voilà pourquoi, y sacrifiant toutes ses économies, Bonnafoux avait fait l’acquisition de ce complet magnifique : il le mettait pour aller à Nîmes et séduire des cœurs.
C’est ainsi qu’il avait rencontré madame Vidoulenc, une veuve, justement, mais dont la vertu lui avait imposé. Il ignorait les manières qu’il faut pour faire la cour aux dames de la ville : ce n’est pas comme à la campagne. Il voyait bien parfois, quand il risquait un mot un peu hardi, les ailes d’un nez droit et fin frémir légèrement ; il distinguait l’ardeur secrète qui relevait un instant les coins de la bouche de madame Emma, comme si elle eût savouré une fraise tiède en train de fondre. Mais elle ne s’était jamais laissé rien prendre que la taille. Et maintenant, il découvrait qu’elle était riche à quatre cents francs de rentes ! Les distances lui parurent s’accroître démesurément, il la vit aussi complètement inaccessible que celles pour qui, là-bas, on lui demandait parfois de chanter un air de Mireille ou de Si j’étais roi, et qu’il était forcé de respecter dans l’intérêt de son industrie ; son cœur sensuel et naïf en fut désespéré.
Quelques pièces d’argent sonnaient encore au fond de sa poche : il conduisit madame Emma prendre un madère au café Peloux. Ce geste, et la splendeur des choses, autour de lui, commencèrent de lui donner l’illusion de la fortune. Il baignait dans une atmosphère chaleureuse, il ne rencontrait que des gens qui ne faisaient rien, qui semblaient n’avoir jamais rien à faire, comme lui ! Ils vivaient avec une facilité contagieuse et communicative, ils s’asseyaient aux terrasses le visage épanoui. L’air du soir sentait l’anis, à cause de l’absinthe, et la frangipane, pour les acacias.
Un monsieur habillé d’une façon distinguée, comme le Monarque, vendait les billets d’une loterie où l’on gagnait un perdreau rouge. Sagement persuadé qu’on ne gagne jamais, le Monarque ne se souciait pas de faire cette dépense.
Tandis qu’il regardait dédaigneusement le perdreau, une imagination soudaine lui fit dire :
— J’en tue tellement tout ce que je veux, de ces bêtes, chez moi !