Il aurait dit aussi bien des onagres ou des coquecigrues. Pourtant, il avait pensé à des moutons, parce que ce sont tout de même des bêtes plus habituelles, et aussi que vraiment il possède une chèvre. Mais durant qu’il parlait, il avait des remords. Une espèce de discrétion, ou de jalousie, le poussa inconsciemment à peindre les mille embarras des riches qui ont le malheur d’avoir des champs, des vignobles et du bétail : le phylloxera, qu’il connaissait bien ; le mildew, la mévente, et, pour les moutons, la clavelée, le charbon, les inondations qui balayent tout au long la vaste vallée du Gard : les peupliers comme des fétus, les brebis comme des rats noyés. Mais l’alcool lui souffla bientôt de la gaieté, de l’enthousiasme, une espèce d’optimisme ironique.
— Ça ne fait rien, dit-il, ça ne fait rien. Les années d’élections générales, nos députés nous font bien rembourser nos inondations. Ça rapporte !
Il avait dit « nous » dans une espèce de délire d’orgueil et parce qu’en pays provençal tout le monde triomphe des faveurs qu’on obtient du gouvernement et des Chambres. C’est comme une victoire patriotique remportée sur les gens du Nord. Et cela prouve que le député « sait y faire ».
— Oui, dit madame Emma, pensive, et ne sentant pas à quel degré de scepticisme transcendant le Monarque s’était élevé, on a du mal.
— Bah ! fit-il, on a son régisseur !
Il dit cela parce que, dans son imagination, qui s’exaltait, il voyait par la pensée les régisseurs de ceux qui ne font pas valoir eux-mêmes leurs biens, des hommes adroits, forts et retors, durs aux gens du pays et perfides à leurs maîtres.
— Vous en avez un ?
— Parbleu ! cria le Monarque, entraîné comme dans un torrent. Si j’en ai un, c’est un ancien officier. Ah ! le mâtin !
Une idée lui vint, soufflée par l’ivresse qui lui montait au cerveau. Il appela le chasseur du café Peloux.
— Restez là, dit-il, j’ai un télégramme à vous donner.