Et tandis qu’emportée par son propre rêve, apercevant des pampres, des béliers odorants et cornus, des bœufs traînant des chars, et toutes les poules du poulailler, et tous les coqs, et les oies au ventre qui traîne, madame Emma regardait par-dessus son épaule, il écrivit un télégramme impérieux et vague à un régisseur qui n’existait pas et qu’il appelait : « Mon cher commandant ! »
— Je l’appelle « mon cher commandant », répéta-t-il. C’est un homme du Nord : il est vaniteux.
Le chasseur porta le télégramme. Le Monarque n’en avait cure. Il l’avait adressé à « Poulbot, régisseur, l’Espélunque », et il n’y avait que l’Espélunque dans tout cela qui se pût trouver. Il savait que ce n’était pas suffisant pour que la dépêche arrivât. Il était tranquille. Jamais il ne fut plus fier, plus amoureux, plus irrésistible que dans les minutes qui suivirent. Son génie l’emportait.
Il avait de la générosité, il avait de la simplicité, il avait de la grâce. Ce fut à cet instant qu’il s’aperçut que madame Emma faiblissait.
— Monsieur Bonnafoux, dit-elle, voulez-vous vraiment de moi ?…
Le Monarque fit un geste orgueilleux. L’or du couchant tombait en pièces d’or sur son veston couleur d’or. Il était l’apothéose d’une apothéose, il rutilait.
— … Mais vous savez que je suis une honnête femme, continua-t-elle. Comme mon frère de Marseille sera fier de me savoir si bien mariée…
Voilà comment le Monarque tomba fiancé. Le temps qu’il fit sa cour lui fut atroce et délicieux. Il s’enfonçait avec une volupté inquiète dans ses mensonges imaginifiques, il inventait un roman royal et diamanté — et tout ce qui arriva réellement à l’Espélunque, les grêles, les pluies, la sécheresse, le mistral, les chevaux qui crevaient, les vaches qui faisaient deux veaux, le croît des luzernes, la hausse des esprits de vin, c’est à lui que toutes ces choses advinrent. Il vécut une existence centuplée, millionnaire, grandiose. Il s’annexa l’Espélunque comme un premier ministre peut s’incorporer la France. L’Espélunque était à lui, il se sentait vraiment riche, et il était aimé.
Les noces l’inquiétaient un peu, mais vaï, elles devaient se faire à Nîmes, où il n’était pas connu, et pour y subvenir dignement, il emprunta. Pour les témoins, ce furent Touloumès et Bécougnan. Il n’avait mis qu’eux dans la confidence et ils furent discrets, pour le moment, parce que l’histoire était belle, et qu’ils en voulaient voir la fin. Le Monarque expliqua, d’ailleurs, qu’il n’avait point de famille, le pauvre. Ah ! c’est un des inconvénients d’avoir hérité ! Quand le frère d’Emma vint de Marseille, la veille des noces, avec sa femme, il l’éblouit par sa redingote noire, qu’il avait louée, et sa cravate blanche. Le dîner, chez Manivet, fut somptueux. Les époux et les deux témoins prirent ensuite le train pour Gers, qui est la station la plus proche de l’Espélunque. Le Monarque, glorieusement, prit des premières. Touloumès et Bécougnan avaient des secondes.