— Les pauvres ! dit le Monarque d’une voix noble et discrète.
Et il les fit monter avec lui, payant le supplément. Il aimait mieux ne pas être seul avec madame Emma. L’idée de la catastrophe, inévitable et prochaine, commençait à lui serrer le cœur dans la poitrine. Le frère de Marseille mit deux baisers sur les joues de sa sœur.
— Nous sommes bien heureux ! dit-il. Si nos amis de Marseille pouvaient te voir…
La femme du frère de Marseille était là, toute jaune de jalousie. Pourtant, elle embrassa tout de même la nouvelle madame Bonnafoux. On peut haïr les parents riches ; il ne faut pas se brouiller avec eux.
Dans le wagon, le Monarque fut sombre. De l’argent qu’il avait emprunté, il ne lui restait rien, et il revoyait maintenant la masure triste où ils allaient arriver, à la nuit noire, la misère du lendemain ; surtout, il redoutait l’aveu, l’aveu terrible. A la gare de Gers, toutefois, il fit un dernier effort pour retarder le dénouement. Son génie se réveilla :
— Je ne vois pas ma voiture, dit-il. J’avais pourtant bien télégraphié à mon cocher.
— C’est qu’il aura conduit ton régisseur à la foire de Blanduze vendre tes moutons, dit Touloumès d’un air froid.
Ils durent faire deux lieues à pied jusqu’à l’Espélunque. Mais l’air était doux ; dans les broussailles, au lit presque desséché des deux Gardons, des lucioles s’enlevaient comme des flammèches éventées. Des cascatelles chantaient. Il y avait aussi la palpitation presque douloureuse des tendres petites étoiles. Le ciel était sublime ; il en tombait de la volupté. Le village était tout sombre et endormi quand on y parvint, et madame Emma presque pâmée, sans qu’elle pût savoir elle-même si c’était de fatigue ou de désir.
Touloumès et Bécougnan avaient disparu dans la nuit.
Le Monarque ouvrit une porte au milieu de pierres disjointes.