A l’Espélunque, qui compte huit cents habitants, il y a toujours eu deux cercles : le premier, considéré comme réactionnaire, se nommait jadis le Cercle républicain ; le second, qui est républicain, se nommait Cercle socialiste. Mais, peu à peu, ces appellations sont elles-mêmes tombées en désuétude. Comme il est devenu évident que les républicains ne sont pas plus socialistes que les réactionnaires ne sont républicains, elles ont fini par sembler trop évidemment dépourvues de signification. L’Espélunque est une petite cité entièrement peuplée de propriétaires vignerons. Pour eux, la Révolution a véritablement été faite en 1789 : ils sont tous égaux, raisonnablement prospères, et n’ont plus rien à désirer qu’une petite place, de temps à autre, pour leurs fils, parfois une décoration du Mérite agricole et des exemptions d’impôt, ou même une indemnité pour un sinistre dans les six mois qui précèdent les élections générales. Mais pour cette population d’imagination très vive, et qui jouit profondément de toutes les démonstrations oratoires, les luttes politiques sont un sport cérébral. Sans elles, on vivrait dans un profond ennui.

C’est donc un réel souci pour les compatriotes du Monarque de retrouver tous les quatre ans un terrain de mésentente. Pour employer leur propre expression, ils font « le contre ». Par bonheur, de récents événements ont restitué quelque intérêt aux conflits religieux. L’un des cercles de l’Espélunque est donc aujourd’hui anticlérical, et l’autre clérical. Le premier porte l’épithète de maçonnique, quoiqu’il n’y ait dans le pays qu’un seul franc-maçon, âgé de quatre-vingt-deux ans, et bonapartiste. L’autre comité est qualifié de Cercle des Jésuites, bien qu’à aucune époque on n’ait vu de Jésuites dans la région. Mais il existe un ancien couvent, juché sur le mont Saint-Peyre, et racheté par l’abbé Restif, qui y a installé un orphelinat. Le cercle maçonnique a pour premier devoir de croire que l’abbé Restif y trame de noirs complots, de concert avec les autres supposés Jésuites, qui se réunissent le samedi soir chez madame Foucharesses, débitante.


… Le Monarque ôta son chapeau comme s’il saluait un deuil et prononça enfin :

— C’est la ruine ! Les partis coalisés de la réaction triomphent. Ce n’était pas assez qu’il n’y ait pas eu ici la plus petite grêle, ce n’était pas assez qu’ils aient eu ailleurs des inondations, que dis-je, des tremblements de terre qui légitimaient l’intervention des pouvoirs publics ; et nous, rien ! Notre président Mestrelou, cette canaille de Mestrelou, le contrôleur, vient de partir avec la caisse : sept cent cinquante francs il emporte, le traître ! Nous serons la risée de l’Europe.

Madame Emma ne broncha point. Cette nouvelle la laissait indifférente. Elle releva la tête, plus attentive, quand son mari ajouta :

— Et il n’a pas filé seul ! Il a jeté le ridicule sur le comité tout entier : il a emmené avec lui la femme d’un des nôtres, la femme de Peyras, le bon citoyen. Voilà où nous en sommes : le parti ne se relèvera pas d’un tel coup !

Il avala une gorgée d’eau et prononça, d’une voix douce et modeste :

— Ils ont nommé un nouveau président : c’est moi. Une terrible responsabilité pèse maintenant sur mes épaules. C’est à moi qu’incombe le salut du parti.

— Tu le sauveras, Juste ! dit madame Emma orgueilleusement.