Mais le Monarque redevint muet, afin de bien montrer qu’il concentrait sa pensée sur des problèmes ardus.

Il apparut d’ailleurs, dès le lendemain, que l’indélicatesse financière de M. Mestrelou et sa fuite inconsidérée avec madame Peyras avaient produit le plus déplorable effet. Non pas qu’on eût, à une autre époque, attaché une grande importance à ces événements. Mais, au moment des élections générales, on mettait une maligne importance à les grossir. On insista, aux séances du comité qui siège chez madame Foucharesses, sur l’immoralité des membres du comité qui tient ses assises au café Muraton. Les enfants de l’orphelinat fondé par l’abbé Restif, déplorablement avancés pour leur âge, quand ils passaient devant les fenêtres de ce café chantaient des choses vagues où il était question d’un « coucou ». C’est là, on le sait, l’antique prononciation du terme populaire qui désigne les maris trompés. Le Monarque pliait sous le poids de ces injures politiques. Parfois, il levait des regards fiers et douloureux vers le mont Saint-Peyre, antre des « Jésuites », d’après la doctrine du parti.

— Ils triomphent, répétait-il, ils triomphent !

Le comité qu’il présidait, plongé dans la honte et l’incertitude, ne trouva rien à décider, dans ces circonstances difficiles, sinon qu’il fallait au parti « une nouvelle plate-forme ».

Alors ce devint l’idée fixe du Monarque de trouver une plate-forme. Mais il avait beau se creuser la tête, il ne découvrait rien. Bien que les mots qu’il employât pour déplorer son deuil fussent excessifs et redondants, ils exprimaient un sentiment sincère. Ce qui lui plaisait dans la lutte politique, telle qu’il la concevait, ainsi que tous les habitants de l’Espélunque, c’est que cette lutte était idéale et volontaire. C’était de l’art, c’était un jeu. Il faut alors se figurer un acteur sifflé : quelle honte !

— Juste, à quoi penses-tu ? lui demandait sa femme quelquefois quand elle le voyait rêveur.

— Je cherche la plate-forme ! disait-il.

Et n’ayant jamais pensé qu’en images, mais d’après des choses concrètes, il lui semblait ne pouvoir trouver cette plate-forme que dans l’eau qui coulait sous le pont de Gers, le vol onduleux des corneilles, l’aspect changeant et prestigieux des nuées.

Les membres du comité le suivaient souvent, affectant devant le monde une contenance assurée qui n’était pas dans leur cœur. Il ne fallait pas montrer à l’ennemi qu’on était découragé, bouffre ! Il fallait porter haut la tête, étaler, bon sang de Dieu ! Ainsi marchaient, derrière lui, Pierre-Honoré Falgarettes, le pharmacien ; Touloumès, le chasseur ; Bécougnan, Peyras, le même qui venait d’être abandonné par sa femme, Muraton, et jusqu’à M. Cazevieille, le maire. Tous, comme lui, essayaient de trouver la plate-forme.

Le jour des Rois, un coup de mistral, descendant le Rhône, fit le ciel pur et l’air très vif. Tout à coup, comme la troupe mélancolique remontait la vieille route de Nîmes, d’un pas lent et majestueux, frissonnant sous la bise, le Monarque, dont la vue est perçante, saisit le bras de Muraton :