— Je le crois, répondit le Monarque modestement.

Ce fut, en effet, l’opinion presque générale à l’Espélunque. Le ballon, dans sa course vers le sud, emporta le souvenir des malheurs de Peyras, de la trahison de Mestrelou. Par lui, les Jésuites avaient communiqué. On ne le crut pas avec la raison, mais d’imagination, et cela suffisait. Même, au débit de madame Foucharesses, les adversaires ne firent entendre que de molles protestations ; eux-mêmes étaient flattés, parce que la supposition était plaisante et merveilleuse.

VII
LA REINE DE CHYPRE

Le Monarque, en temps ordinaire, est d’une sobriété dont il tire quelque orgueil. « Car, dit-il, comme tous les grands intellectuels, je ne supporte pas la boisson. » Il ne prend que son absinthe, tous les soirs, une absinthe qu’il fait durer deux heures, savamment, en l’allongeant d’eau chaque fois qu’il y trempe ses lèvres. Et ce n’est pas pour l’absinthe, c’est pour le sucre. A bonne preuve que les chiens n’aiment pas le Monarque : jamais il n’a daigné leur abandonner un seul des trois morceaux qu’on met à côté de lui, sur une soucoupe. Ceci seul, selon lui, prouve qu’il n’est point alcoolique : un véritable alcoolique a horreur du sucre. Telle est, du moins, son affirmation. En dehors de cet apéritif quotidien, le Monarque se contente d’un ou deux verres de vin blanc, le matin, et de deux litres de vin à chaque repas : les alcooliques ont horreur du vin. Et ce petit vin du Gard est si supérieur à celui de l’Hérault, n’est-ce pas ? Il est léger, il est frais ; on voit bien que les grappes dont il sort ont poussé sur la montagne. Ce n’est point un breuvage enivrant ; on le boit pour se désaltérer : c’est l’eau du travailleur. Quant à l’eau véritable, pure de tout mélange, le Monarque la considère comme un liquide dangereux. Personne ne boit d’eau pure, excepté les Parisiens. Ceux-là, c’est différent. Le Monarque en a vu un, jadis, repousser comme un poison tous les autres breuvages. Cet homme lui avait inspiré une pitié profonde, que sa seule courtoisie l’empêcha de manifester. « Ne vous gênez pas, monsieur, lui dit-il ingénument, en lui tendant la carafe. Cette année, il en tombe ! »

Il n’y a qu’en temps d’élections que le Monarque fait exception à son régime : mais c’est son devoir de membre du comité socialiste de l’Espélunque. « Je suis du comité socialiste, explique-t-il, parce que le comité républicain est monarchiste. » Telle est sa façon de penser. Il est patriote et libre penseur, ami des lumières et plein de respect pour les sœurs de charité ; enfin, il redoute les innovations. « Il est bon, s’écria-t-il un jour avec éloquence, de parler des réformes. Il est imprudent de les faire ! » Le sous-préfet dit alors de lui que c’était un homme utile. Il l’apprit et il en fut fier, car il aime intérieurement les puissances.

Voilà pourquoi, en temps d’élections, il ne quitte pas ie café Muraton, qui prend alors le titre de « Permanence », inscrit en lettres noires, au-dessus de sa porte, sur une bande de calicot blanc. Le Monarque est heureux. Il improvise de magnifiques poèmes oratoires, il salue l’aube des temps nouveaux. Les mots, pour lui, évoquent sensuellement des images ; il étend les mains pour les saisir. De deux heures à cinq, alors que Muraton n’ouvre que des canettes, la démocratie ne lui apparaît encore que comme une abstraction ; mais, aux apéritifs, la voilà qui devient, en vérité, une Minerve éternelle et vivante. Il en parle comme d’une maîtresse divine, il la chante, il la loue, il la baise. Et quand il dit : « Nous précipiterons dans la boue ses obscurs ennemis ! » il se sent physiquement un Hercule terrassant des monstres, il contemple avec fierté les muscles de ses bras.

Muraton ne lui présente jamais le compte des consommations bues au cours de la période électorale. Le candidat solde celui-ci plus tard, et avec gratitude. Les quinquinas succèdent aux canettes, les vermouts aux quinquinas, puis les généreux amers et les absinthes enthousiastes. On chante. Bécougnan, Muraton et Touloumès s’obstinent d’abord à l’Internationale. Le Monarque, un peu dédaigneux d’un hymne si banal, y fait succéder la Muette de Portici, en rappelant le rôle héroïque et insurrectionnel que ce drame musical joua dans la révolution de Brabant. Et enfin, à force de chanter, on chante n’importe quoi, tout ce qui est beau : la Bénédiction des poignards, O grand saint Dominique, et Halte-là, halte-là, les montagnards sont là. Puis, le Monarque entonne :

Tout n’est, dans ce bas monde,

Qu’un jeu, qu’un jeu !

C’est le grand air de la Reine de Chypre, et Bécougnan, Muraton, Touloumès, tous les assistants, madame Muraton elle-même, répondent en chœur :