Le vrai sage le fronde

Un peu, un peu.

Ils ont de belles voix, tout de même, et le Monarque une « grande » voix. Ils s’admirent sincèrement, épanouis, ardents, délectés, et un sentiment obscur, mais que la foule partage, leur fait bénir la République, qui leur donne de tels loisirs.

… Ce jour-là, pourtant, quand le Monarque enfin quitta le café, ce ne fut qu’à cause même de son délire qu’il ne s’aperçut point que ses jambes n’avaient pas autant de solidité que sa cervelle éprouvait de lucide enthousiasme. Du centre de l’Espélunque au sommet de Massane, où il habite, la côte est rude, bien que la route s’élève en lacets harmonieux. Il l’attaqua d’un grand courage, levant les bras au ciel. C’était pour exprimer l’exaltation démocratique où il se sentait, mais aussi pour garder son équilibre. Il déclama : « Nous monterons à l’assaut de toutes les réactions ! » et brandit sa main droite comme s’il tenait un sabre. Ce geste le porta subitement contre le trottoir, que son pied heurta violemment, mais il ne s’en aperçut point. L’essentiel était que, dans les avenues magnifiques de son cerveau, il continuât à ne pas broncher. « Décidée à maintenir ses droits, résolument pacifique, la France, appuyée sur son épée, attendra sans bouger, immobile et fière, les attaques de l’extérieur. » Cette phrase du programme de son candidat lui revint à la mémoire, et il la répéta d’un air majestueux. Cela lui donna l’occasion de s’arrêter. Il aspira l’air, sentit que son corps pointait en avant et fit quelques pas précipités. Ce qui l’étonnait, c’était d’apercevoir si bien toutes les choses à quoi il pensait, et si confusément les objets extérieurs. Mais il eut aussi l’impression qu’on criait derrière lui.

C’était les gamins de l’Espélunque. Quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis que le Monarque était sorti du café Muraton, et déjà tous les gamins de l’Espélunque savaient que le Monarque était saoul. Nul n’a jamais bien expliqué la cause de la curiosité fatigante que la jeunesse témoigne à l’égard des ivrognes. Elle se refuse obstinément à les laisser en paix, alors qu’ils n’en veulent à personne et n’éprouvent, au contraire, que des sentiments d’universelle sympathie. La jeunesse de l’Espélunque, remplie d’une joie tumultueuse et sans bornes, s’acharna sur les pas du Monarque. Une crainte vague cependant la maintenait à quelque distance derrière lui, et quand il se retournait, de l’air méprisant et indigné qu’il prend dans les réunions publiques pour écraser ses contradicteurs, frroutt… on entendait ce bruit sourd et terrifié des bandes de moineaux fuyant une meule de blé à l’approche de son propriétaire. Puis la troupe revenait, frémissante, importune, apeurée et pourtant hardie, transportée d’une joie insolente et désastreuse.

Tout à coup, Milou Dehodencq, le fils de Dehodencq, justement, un réactionnaire, conçut une idée qu’on peut, à un âge si tendre, qualifier de géniale. Elle inspire également la plus haute idée de son intrépidité. Seul, sans appui, sans que personne lui eût rien suggéré, s’approchant à pas de loup du Monarque égaré et glorieux, tout doucement il le prit par derrière, tout doucement il le fit tourner sur lui-même, tout doucement il lui donna l’impulsion qu’il fallait… le Monarque, maintenant, avait le dos vers son logis de Massane, où l’attendait madame Emma, son épouse inquiète et sévère, et la face vers l’Espélunque. Ses yeux brouillés ne s’en aperçurent pas. Il était dans les nues, il planait, battait les airs de ses mains, que toujours il agitait comme des ailes. Et même la marche eût dû lui être plus facile : il redescendait. Mais comme il levait, au contraire, les pieds à chaque pas pour l’ascension qu’il croyait faire, il semblait un lourd vaisseau dont la proue plonge dans la houle ; et j’ignore si c’est pour cette cause qu’il eut un peu le mal de mer. Les gamins de l’Espélunque, rugissant de joie dans son sillage, lui donnaient l’impression de la tempête. Et cela lui parut si beau qu’il se mit à rire aux anges.

C’est ainsi qu’ondoyant, magnanime et doux, il se retrouva devant le café Muraton. Madame Muraton, qui l’aperçut de sa porte, lui dit avec un peu d’inquiétude :

— C’est encore vous, Monarque ?

Il répondit, avec un bon sourire, et sans s’étonner :

— C’est encore vous aussi, madame Muraton ?