Dès cinq heures et demie du matin, au même endroit que la veille, tout au sommet de la côte, vers Massane, l’automobile attendait. Tirés trop tôt de leur sommeil, les compagnons de Malavial baillaient. Ils sentaient sur leurs épaules le froid de l’aube naissante, et, dans le petit jour gris, leur humeur s’assombrissait. L’aventure, maintenant, leur paraissait ridicule. De deux choses l’une : ou bien le fou, le fumiste, le Tartarin, l’homme enfin, quel qu’il fût, ne viendrait point, ou bien il allait falloir le suivre, le suivre toute la journée, pendant vingt-cinq lieues, et recommencer le lendemain. A moins qu’il ne claquât en route, lui ou sa bête, ou tous deux ensemble. Et alors cela devenait tragique, c’était pour eux une insupportable responsabilité. Décidément, le mieux était qu’il ne vînt pas !

— Il ne viendra pas ! conclut donc Barrier, manifestant son espoir.

— Alors, demanda Malavial, hésitant, les vingt-cinq louis ?…

— Eh bien, tu ne les paieras pas, ni lui non plus. Penses-tu donc qu’il est solvable ? Tu ne l’as pas regardé. Fichons le camp. Nous irons déjeuner à Carcassonne. Il paraît que c’est très bien, Carcassonne.

Il avait à peine prononcé ces mots que le Monarque apparut.

Et le Monarque était à cheval ! Le Monarque venait vers eux, gravement, à petits pas, un peu pâle, mais à peu près bien assis sur son coursier dont l’allure était sage, et qui, ravi par le grand air, encensait un peu de la tête, faisant danser le pompon de laine rouge égayé sur son front. Oui, c’était bien le Monarque, en vérité, un peu raide, redoutant une chute. — Ah ! péchère, quelle nuit il avait passée, comme il avait claqué des dents ! — Il avait changé son complet couleur d’or pour les humbles braies qu’il mettait à la pêche et je ne sais quelle souquenille, toute verdie dans le dos et dont les manches, rétrécies par tant d’averses reçues, découvraient ses poignets jusqu’à mi-coude. Mais son vaste feutre, qu’il avait conservé, lui donnait malgré tout l’air espagnol et cavalier, mais il était mince, et long, et souple, et déhanché, mais il avait l’air d’une bravade, d’une bravade vivante, tandis qu’il songeait : « Nom de Dieu ! Pourvu que je n’aie pas la colique ! », et qu’il changeait ses rênes, de la main droite à la main gauche, de la main gauche à la main droite, — c’était environ tout ce qu’il se rappelait de ses anciennes leçons au manège du quartier d’artillerie, à Nîmes, — pour se donner l’air dégagé. Durant toute sa longue et douloureuse insomnie, c’était un problème qu’il avait agité dans sa tête de savoir s’il devait monter à cheval devant l’automobile, ou dans la cour même du mazet de Racamond. Dans la cour du mazet, cela lui faisait un bon kilomètre de plus, mais on ne le verrait pas enfourcher ! Il aimait mieux ça, qu’on ne le vît pas enfourcher : après, si ça allait, eh bien, cela irait mieux !

Et son feutre brandi traça dans l’air, au-dessus de sa tête, un accent circonflexe.

— Messieurs, dit-il, je regrette de vous précéder : vous irez bien lentement ! Mais vous comprenez bien, n’est-ce pas, que c’est moi qui dois régler l’allure.

C’était encore là une chose à quoi il avait longuement pensé. S’il prenait les devants, on le verrait mieux, de l’automobile, on le verrait tout le temps. On verrait, il laisserait voir qu’il n’était pas un cavalier bien exercé. Mais, s’il accompagnait la voiture, cette bougresse avait une telle habitude d’aller vite ! Et Pie Douze voudrait certainement la suivre : que c’est la manie des chevaux, pas moins, de ne pas vouloir se laisser dépasser ! Le Monarque répugnait aux grandes allures. Voilà pourquoi il avait pris ce parti.

Il alla se placer à cent mètres puis se retourna :