— Lentement, n’est-ce pas, messieurs, lentement !

Et, cependant, résolu à tout, comme s’il se précipitait dans un abîme, il partit au petit trot, pressant doucement sa bête avec le côté du pied et non pas du talon, parce qu’il avait des éperons. Ses éperons, ses vieux éperons du régiment, comme il avait hésité avant de prendre le courage, le courage héroïque et désespéré de les fixer à ses vieux souliers ! Mais il était le Monarque, il n’était pas un autre ! Il était toujours séduit, entraîné, ravi par le côté extérieur des choses, par la mise en scène, le théâtre. Il était un cavalier, aujourd’hui, hein ? Donc il devait avoir des éperons. Il avait passé une heure à en limer les molettes, il en avait fait une apparence, une imitation, une blague d’éperons. Mais tout de même, tout de même, il en avait encore peur ! Il n’aimait pas se rappeler qu’il les avait, et il se disait pourtant : « Je vais me faire attraper du mal, si j’oublie que je les ai. »

Et cependant Pie Douze allait. Il allait, de ce petit trot assez vite et heureusement doux qu’ont les bêtes souples de sa race. Il était de son pays ; il avait du sang et de la philosophie, il ne se foulait pas, mais il ne se fatiguait pas, et il allait. Le Monarque s’appuyait au troussequin de la selle, qui était assez haut et comme mauresque, et songeait, avec un étonnement ingénu : « Mais je tiens dessus, je tiens dessus, je tiens dessus ! » Ces paroles lui paraissaient s’élever du sol même de la route, avec le bruit des fers : « Je tiens dessus, je tiens dessus, je tiens dessus. » Il éprouva cette ivresse légère que donne le sang secoué par les premières minutes de la course. Puis il remit son cheval au pas.

Ils traversèrent Gissac, Eygurande, Maillezargues, Combarelle, Villeneuve, et les gens s’étonnaient de ce cortège étrange : un cavalier qui ne se pressait point, et, derrière lui, cette automobile qui faisait la tortue. On n’était pas encore à la moitié de la première étape, ce Montbrul qui, dans l’esprit du Monarque, maintenant un peu obscurci, paraissait reculer dans un lointain fabuleux, devenir une ville imaginaire, un impossible lieu de repos, de fraîcheur, d’immobilité, comme on n’en peut voir qu’en rêve ou bien… ou bien quand on est mort. Maintenant, il réfléchissait : « Que c’est long, que c’est long, cette route. Je vais claquer, claquer, claquer ! Ou bien ce sera le cheval. Ou bien nous deux ! » Le cheval tenait bon, pourtant. Il paraissait comprendre ce qu’on lui demandait, il se mettait de lui-même au pas ou à une allure plus vive. Mais le Monarque commençait à éprouver, tout le long des muscles de la cuisse, d’intolérables douleurs. Au pas, il souhaitait le trot. Au trot, comme un homme à qui on tire les nerfs, un à un, avec des tenailles, il aspirait au moment où ça finirait, ces horribles secousses. Et puis survenaient, sans qu’il sût comment, des minutes bienheureuses de complète insensibilité. Et alors le chant bruissait de nouveau à ses oreilles, ce chant qui semblait sortir maintenant, immense et fatidique, des oliviers, des prés, des vignes, des froments verts : « Je me tiens dessus, je me tiens dessus, je me tiens dessus ! » Il avait la figure tirée, la bouche amère, les paupières rougies par le vent et le sable, les yeux qui papillotaient comme un qui va mourir. Et Pie Douze allongeait les jambes.

Aux Calmettes, au sommet de la grande causse, il entendit qu’on l’appelait de l’automobile, et il lui parut que quelqu’un arrêtait son cheval. C’était lui-même qui avait tiré sur les rênes, mais il ne s’en était pas douté. On allait casser une croûte, on avait faim, dans l’automobile ! Et les automobilistes étendaient les bras, comme s’ils étaient fatigués, les pauvres, comme s’ils étaient fatigués ! Sorti de sa torpeur le Monarque ricana. Il vit Malavial qui lui offrait la main avec une sorte de respect. Alors il déjamba, pesa lourdement du pied gauche sur l’étrier et s’abattit presque sur la route. Mais ce repos lui fit du bien. Il mangea presque sans parler, il but du vin blanc, du café, du cognac. Ce fut lui, au bout d’une demi-heure, qui se leva en disant, d’un air un peu égaré : « En route, messieurs, en route ! » Il ne savait plus où il en était. A cheval, c’étaient les cuisses qui le faisaient souffrir ; debout, il éprouvait aux reins, et jusque dans les épaules, une effroyable lourdeur. Sans fausse honte, il se servit d’une borne pour se remettre en selle. Jamais il ne sut comment il parvint à Montbrul. Il regardait peiner, trotter, martyriser un autre. C’était à la fois désagréable et indifférent. C’était aussi très curieux. Il était aliéné.

Et à Montbrul, on déjeuna !

D’abord, le Monarque n’avait pas faim. Un lit, un lit, est-ce qu’on ne pourrait pas lui donner un lit ? Au lieu de ça, il entendit une voix qui lui disait : « Qu’est-ce que vous prenez ? » Et il répondit, par habitude : « Une absinthe ! » Il la but d’un trait, se versa encore deux verres d’eau par là-dessus et, alors, se mit à faire des recommandations pour Pie Douze, d’une voix égale et blanche. Puis, se redressant sur sa chaise, il prononça, d’une voix un peu faible, mais égale et calme :

— Mon commandant, vous avez dû bien vous ennuyer !

Et l’autre, l’autre qui ne savait pas tout ce qui s’était passé dans la tête, dans le cœur, dans le corps et les reins suppliciés du Monarque, fut cependant ému, sans savoir pourquoi…

Il y eut du champagne, il y eut des plats fins, il y eut des toasts, portés galamment, et le Monarque tint tête, il parla, il discourut, il s’éleva au-dessus de lui-même. Dans son cerveau enthousiaste, il se voyait déjà rentré chez lui, il ne craignait plus, il méprisait sa guenille. Quoi ! Est-ce que la moitié de la route n’était pas faite ? Si Pie Douze tenait le coup, lui, il le tiendrait. Il se sentait puissant, délivré de son poids, impavide. Après le café, ses yeux brillaient, il voulut se lever. Ses compagnons eurent presque peur, à l’entendre crier. Car il cria, le pauvre homme, en portant la main à ses lombes douloureux. Tous ses muscles, à cette heure, lui paraissaient tordus, enchevêtrés, liés ensemble. C’était épouvantable, atroce, écrasant.