— La courbature, hein ? demanda le lieutenant Malavial, d’un air de pitié sincère.

— La courbature ! répliqua le Monarque, intrépidement, ça ne me connaît pas, la courbature ! Une petite douleur de ventre : j’y suis assez sujet, après le repas… Le temps de passer chez le pharmacien, et je suis à vous.

Il sortit, parfaitement droit, parfaitement beau. Mais, hors de la vue de ses bourreaux, il n’avança plus que courbé en deux et montra à M. Cazalès, le pharmacien, une figure ravagée, une figure effrayante, la figure qu’il aurait un jour, quand il serait bien vieux, à sa dernière maladie.

— Cazalès, dit-il, Cazalès, vous me connaissez. Vous allez me donner tout de suite une injection de morphine !

— Et l’ordonnance ? fit le pharmacien, interdit. On ne donne pas de morphine, on ne donne pas d’injection de morphine sans ordonnance !

Le Monarque avait déjà enlevé sa veste. Il prit Cazalès à la gorge.

— Si tu ne me donnes pas une injection de morphine tout de suite, entends-tu, je t’étrangle, là, tout de suite, devant tes bocaux !

Dix minutes plus tard, la drogue redoutable et magique avait produit son effet. Le Monarque ne sentait plus rien, le Monarque avait la tête dans les nues, il chantonnait, il riait aux anges. Il s’était coupé une baguette de noisetier, il montait à cheval et poussait Pie Douze à côté de l’automobile.

— Ne ferons-nous pas la conversation ? dit-il. La route est si longue !

Et, trois heures durant, il parla. Pie Douze résistait, lui aussi, à l’épreuve. A la fin, toutefois, il devint plus lourd et plus mou, entre les jambes de son cavalier. Aux Calmettes, il fallut le faire reposer, le frictionner, lui donner de l’avoine et du sucre. Mais, quand il sentit l’air du pays, quand il passa les ponts de Gers, entre les deux Gardons, il leva les naseaux vers le rouge soleil couchant, aspira l’air, hennit légèrement, et partit au galop. Le Monarque chancela sur sa selle.