— Eh bien, cria-t-il, eh bien ?…

Mais il était ivre encore, inconscient, sûr de lui. Il reprit son assiette et s’abandonna. L’automobile, derrière son dos, hâta sa marche. Du galop de chasse, le cheval, excité par ce bruit, passa au galop de course. Le Monarque chancela encore et empoigna la crinière. Hourra ! Hourra ! Il arriverait, il arriverait ! C’était la fin, c’était le but, c’était la victoire ! Le Monarque, devant la porte fermée du mazet Racamond, sauta de sa selle, sans aide, d’un seul mouvement. Il fut étonné de sentir ployer sous lui ses jambes tremblantes.

— A demain, messieurs, dit-il de sa belle voix. Vous savez que nous devons recommencer encore une fois.

A neuf heures, Touloumès, Bécougnan, Peyras et tous les autres étaient au cercle, en train de prendre leur café. La porte s’ouvrit et le Monarque entra, soutenu par madame Emma. Le poison qu’il avait pris ne courait plus dans ses veines, il vacillait, chacun de ses pas lui déchirait les nerfs, il éprouvait dans la région du cœur comme la piqûre d’invisibles aiguilles. Mais ses yeux resplendissaient.

— Il a voulu venir, expliqua madame Emma en étendant les mains pour s’excuser. Je voulais le coucher, lui mettre des cataplasmes… Si vous voyiez !… Mais il a voulu venir.

Le Monarque s’assit péniblement.

— Écoutez, dit-il d’un air fier : je n’avais pas voulu vous le dire, parce que… parce que je croyais bien que je ne pourrais pas le faire. Mais je peux le faire. Et, boun diou ! on va c…ner les Parisiens !


La nuit qui suivit sa victoire, le Monarque dormit profondément. Par instants, un peu de sueur lui venait au front : un coup de fièvre qui passait, la revanche de ses muscles molestés, de tout son sang brûlé par la grande fatigue. Alors, il se retournait dans son lit, mais sans conscience, anéanti ; et madame Emma, qui le veillait, essuyait doucement ses cheveux humides. Il lui avait dit : « A cinq heures et demie, réveille-moi, masse-moi, fais ce que tu voudras : mais, coûte que coûte, il faut que je reparte. Je n’ai plus qu’une fois à le faire, pour gagner ! Et, puisque je l’ai déjà fait une fois… » Et il avait dit cela d’une voix cassée, grelottante, puérile et vieillie tout à la fois, parce qu’il n’en pouvait plus : mais, avec tant de confiance ! Car c’était son imagination toujours qui le traînait ; quand il avait pensé une chose, c’est comme si elle était réalisée ; toute sa vie, comme ça, il avait vécu en avant de deux ou trois jours…

Emma était obéissante. A l’heure qu’il fallait, elle le réveilla. Le Monarque se mit sur son séant et poussa un cri de douleur. Son corps n’avait plus d’articulations, il était comme une planche, une planche raide, sans charnière, en bois très dur. Et, tout de suite, le dégoût lui vint, un dégoût immense, insurmontable. Il vit la route, et il l’avait déjà faite, et elle était longue, rude, odieuse, douloureuse, cruelle. Pourquoi la recommencer ? Il avait montré sa force, une force qu’il ne croyait même pas posséder, il faut dire. Donc il pouvait renoncer ; maintenant, on ne rirait pas ! Le pari ? Eh bien ! il avait gagné une fois, perdu une fois : il n’avait rien à payer, on était quitte. Et, durant que madame Emma frottait d’eau-de-vie ses pauvres reins malades et broyait une chandelle ailleurs, un peu plus bas, il dit avec un soupir :